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21 octobre 2011 5 21 /10 /octobre /2011 13:43

 

M. Lehmann, Rabbi Akiva, Paris, New York : Merkos l'Inyonei Chinuch, 1976m traduit de l'allemand par E. Weil, grand rabbin

 

M.-Lehmann.-Rabbi-Akiva.png

 

Par Misha Uzan

 

 

C'est dans la bibliothèque de ma grand-mère que j'ai trouvé ce vieux livre. Une version de 1975 du Rabbi Akiva de Lehmann. Ce n'est qu'une version de l'histoire de ce grand rabbin de la Mishna, celui que la tradition juive rabbinique fait aussi grand, dans sa sagesse, presque plus grand, que Moïse lui-même. On ne connaît son histoire que par les sources juives talmudiques et midrashiques. Elle présente donc beaucoup d'incertitudes et de légendes. On comprend aussi que la tradition talmudique en fasse le plus grand sage non prophète : parce qu'il est à l'origine de la Mishna, donc du Talmud, et du judaïsme rabbinique. En somme cette tradition rend honneur à son fondateur.

Selon celle-ci Rabbi Akiva aurait vécu deux époques catastrophiques, et déterminantes, pour le judaïsme antique : la destruction du second temple, sous Vespasien (appelé aussi Titus), et la chute de la forteresse de Betar, sous Hadrien. Rabbi Akiva se situe à la confluence de la création du judaïsme déraciné, spirituel, celui qu'institue Rabbi Yohanan Ben Zakaï à Yavneh, et le judaïsme rabbinique, mishnique, bientôt talmudique et diasporique.

Cette époque tournante est passionnante à bien des égards et l'intérêt de ce livrequi ne pêche que par des coquilles un peu trop nombreuses, probablement dues à la traductionest de nous la faire découvrir. Les passages de doctrine et les réflexions talmudiques semblent secondaires au regard de l'importance de l'époque et des événements qui s'y déroulent, principalement sous l'effet de l'action romaine. Il faut en outre, pour privilégier dans sa lecture les points de doctrine et de décisions rabbiniques, être un talmudiste passionné par les règles précises du Talmud, qui érigent un code de vie à laquelle le juif observant obéit. Dans le cas contraire, et c'est plus généralement ce que fait le livre, on s'intéresse plus à l'esprit de l'œuvre, à l'approche de Rabbi Akiva et des maîtres d'Israël à cette époque, à ses conséquences et à celles de l'environnement extérieur gréco-romain.

 

Il convient de préciser un certain nombre de points.

 

Le livre passionne avant tout par la période historique qu'il aborde : la fin du judaïsme centré autour du temple et des sacrifices, les débuts du judaïsme rabbinique, la mise par écrit de la loi orale, les transformations du monde romain et ses doutes, la révolte de Bar Kochva et la finou plutôt l'amaigrissement, la réduction forcéedu judaïsme sur la terre d'Israël.

 

Par ailleurs, même si les conversations des personnages manquent de preuve d'un point de vue historique, et s'apparentent plus à des légendes, à des Midrashim, ou simplement à l'imagination de l'auteur, qui romance, elles n'en restent pas moins formidablement pertinentes pour comprendre d'une part le contexte historique des premiers siècles de notre ère, d'autre part les principes du judaïsme, mais aussi, du christianisme.

Lehmann premièrement, nous montre un judaïsme non pas viscéralement prosélyte et expansionniste (comme le furent le christianisme et plus tard l'islam), mais plus facile à la conversion. Certains historiens estiment à 10% la population juive dans l'empire romain à cette époque. L'auteur met en scène plusieurs cas de conversions relativement rapides, qui se fondent sur l'attrait du judaïsme et de la notion de monothéisme sur certains romains qui délaissent un polythéisme décadent, mais qui s'expliquent aussi peut-être par la condamnation forte de l'idolâtrie par le judaïsme. Rabbi Akiva lui-même est issu d'une famille de païens, sa seconde femme Rufina se convertit au judaïsme, tout comme Aquilas, le neveu de l'empereur Hadrien. La façon dont certains rabbins, dont Akiva, recommandent parfois la conversion au judaïsme à ceux qui viennent les consulter, non seulement surprend mais s'oppose à l'austérité orthodoxe d'aujourd'hui, qui pour des raisons philosophico-religieuses, rend difficile et dure la conversion au judaïsme. Il faudrait pour en trouver quelques équivalents, aller chercher du côté de l'attrait que peut exercer la conversion au judaïsme dans le contexte contemporain d'un Israël relevé, où des non-juifs, par exemple, défendent manu militari l'Etat des Juifs, à Tsahal. C'est une autre discussion que nous ne pouvons pas ouvrir ici.

Cet attrait du judaïsme, deuxièmement, permet de comprendre aussi le succès remporté par la suite, non par le judaïsme, mais par le christianisme… Une discussion dès le chapitre 2entre Rachel fille de Calba Savoua et future femme d'Akiva, et Papus un prétendantest particulièrement intéressante. Tandis que Rachel défend l'obéissance à la loi mosaïque, à ses préceptes et ses spécificités, qui distinguent les Juifs des autres populations, Papus évoque la simple foi monothéiste, sans la loi, sans les rites spécifiques. Papus propose de ne conserver que des principes très réduits de la religion du Dieu unique. Papus réfute la loi, mais fonde sa pensée sur la foi. Comment ne pas y voir l'influence des Christos, les Juifs qui, alliés à des païens convertis deviendraient les chrétiens? On ne sait si, historiquement parlant, son propos est crédible, mais philosophiquement, Lehmann souligne implicitement le basculement du monothéisme juif au monothéisme chrétien. Et, compte tenu du premier point, l'attrait du monothéisme sur un paganisme polythéiste déclinant, on comprend mieux comment, débarrassé de toutes les spécificités de la loi juive, le christianisme paulinien a percé. Le judaïsme évoque le "Tout est loi", tandis que le christianisme naissant lui répond : "Tout est foi" (et non pas "Tout est amour").

La vision judaïque de Rabbi Akiva interpelle également. Dans un dialogue avec le président de la communauté juive d'Alexandrie, en Egypte antique proche de la culture grecque, Rabbi Akiva s'oppose à une vision judéo-grecque qui aborde la loi mosaïque dans un sens symbolique, en élimine l'écorce pour n'en garder que le cœur, l'idée, l'éthique, le message. Le sage de la Michna au contraire, insiste sur l'application de la loi en détail. Il attache une importance aigue aux rites, il convient pour lui, et c'est ce qu'il fait avec la Mishna, de prolonger la pratique juive aussi précisément que l'ont transmis les sages par la loi orale. Or si on peut admirer Akiva pour ses connaissances et sa sagesse, on ne peut s'empêcher d'étudier ses propos sous le regard de l'homme moderne (ou de le comparer au mode de vie grec de l'époque). Aussi, comment ne pas y voir parfoismême si pas toujoursune forme d'archaïsme? Et quel équivalent moderne trouver à Akiva? Il m'a semblé y lire le même type d'arguments que les héritiers orthodoxes contemporains du judaïsme rabbinique : orthodoxes modernes voire haredim (ultra-orthodoxes). Or je ne partage pas tout à fait leur point de vue. Plus largement c'est la légitimité ou l'exclusivité de l'académie de Yavneh et des écoles rabbiniques qu'on peut remettre en cause. Mais ce serait un débat trop long pour le commencer ici.

Enfin le livre aborde, de par la vie de Rabbi Akiva, deux autres thèmes historiques et intellectuels essentiels : Bar Kochva et les Kuthéens (ou Samaritains). Bar Kochva est le nom araméen de Shimon Bar Koziva, le héros qui s'opposant à la volonté d'Hadrien de faire construire un temple dédié à Jupiter à l'emplacement du temple juif détruit par Titus, a mené la révolte juive contre les Romains entre 132 et 135 de notre ère, celle qui finit à la forteresse de Betar. Dans un premier temps Bar Kochva, dont l'enfance est digne d'un conte, est accueilli par le peuple et par Rabbi Akiva comme le Messie, l'envoyé de Dieu qui délivrera Israël. A nouveau cet épisode est caractéristique de la période. Les temps sont mauvais pour les Juifs et propices à faire Messie tout délivreur. Les uns ont cru en Jésus environ un siècle plus tôt, il en est né un courant du judaïsme qui a formé progressivement une nouvelle religion. D'autres ont cru en Bar Kochva. Le premier a mieux réussi que le second. Mais Bar Kochva est un réaliste, il pense lutter contre les Romains par les armes et la force de son armée, non par la simple aide de Dieu (Bar Kochva n'était pas un docteur de la loi, Jésus si!). Son outrecuidance provoque une rupture avec Rabbi Akiva. Bar Kochva a conclu une alliance avec les Kuthéens (ou Samaritains), et Rabbi Akiva s'y est opposé. La controverse est à la fois historique et religieuse. Qui sont vraiment les Samaritains? Religieusement, on sait qu'ils n'honorent que le pentateuque, ni les prophètes, ni les écrits postérieurs et encore moins la loi orale; ils se tournent vers le Mont Garizim, en Samarie, près de Sichem, et non vers Jérusalem. Historiquement les choses ne sont pas claires. Dans son Rabbi Akiva, Lehmann appuie la thèse juive d'une provenance étrangère : les Kuthéens seraient des étrangers (venus de Kuthée), des païens déportés en Samarie par Salmanazar, roi d'Assyrie, après qu'il ait détruit le royaume d'Israël (au nord de la Judée), et qui auraient adoptés certains usages juifs, se seraient acclimatés à l'environnement en apprenant le culte hébraïque. Considérés par les Juifs comme des imposteurs, exclus de la reconstruction du temple après l'invasion de la Judée par Nabuchodonosor et le retour des Juifs d'exil, les Samaritains auraient développé une forte hostilité envers les Juifs. Bar Kochva réussit néanmoins à les rallier à son mouvement et à tenir face aux Romains à Betar, contre l'avis de Rabbi Akiva qui ne leur accorde pas leur confiance. La légende raconte que Mena'hem, chef des Kuthéens, aurait trahi Bar Kochva, transmettant aux Romains un passage secret pour pénétrer dans la forteresse. Une légende qui creuse encore le rapport des Juifs aux Samaritains. Jusqu'aujourd'hui les Juifs orthodoxes et les Samaritains (ce qu'il en reste, l'arrivée de l'islam les a quasi-entièrement décimés) ne sont pas particulièrement proches, même si l'Etat d'Israël séculier, a fait des Samaritains qui vivent à Holon des citoyens (ils ne sont que quelques centaines, pas plus).

Après la chute de Bétar et la mort de Bar Kochva, c'est selon la tradition juive le grand exil, le second (voire le troisième si on compte la perte des dix tribus). Il a en vérité débuté bien avant, Lehmann n'entre pas dans ces détails. Il évoque en revanche les persécutions romaines, qui se multiplient. L'étude de la loi juive est interdite, comme la pratique du judaïsme, les Sages se cachent et doivent prendre de nouvelles décisions. Rabbi Akiva est arrêté, il poursuit néanmoins son travail d'inscription de la loi orale, en prenant des décisions depuis sa prison. Il meurt, selon la légende, à 120 ans, comme Moïse. Ainsi s'éteint la vie de Rabbi Akiva, ainsi se termine le Rabbi Akiva de Lehmann. Une histoire passionnante, un livre qui ne l'est pas moins.

 

Reproduction autorisée avec les mentions suivantes et le lien vers cet article : © Misha Uzan pour http://un-echo-israel.net et http://mishauzan.com

 

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