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2 janvier 2010 6 02 /01 /janvier /2010 10:15

Philip Roth, La bête qui meurt, (The Dying Animal, 2001), Paris : Editions Gallimard, 2004, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Josée Kamoun

 

 Philip Roth. La bête qui meurt

 

Décidément un écrivain, lorsqu’il tient une plume, ne la lâche pas. Il est en effet frappant de constater les similitudes entre deux romans d’un même auteur. C’est, nous semble-t-il, particulièrement le cas avec Philip Roth. Certains y verront peut-être une continuité d’inspiration, l’expression d’un malaise ou d’un vécu qui se dévoile encore un peu plus après chaque roman. On peut aussi en faire une forte critique : quand on en a lu un, on les a tous lus.

Ceci n’empêche pas La bête qui meurt d’avoir son intérêt, mais encore une fois, je n’y vois pas le livre du siècle, ni même un livre particulièrement marquant. Après la lecture d’Exit le fantôme  (postérieur), La bête qui meurt m’a fait l’impression d’être comme le livre d’entraînement, d’inspiration première pour le suivant.

 

On remarque avant tout que les thèmes sont les mêmes : la vieillesse face à la jeunesse, la séduction ou franchement l’envie sexuelle, la maladie puis la mort. Dans Exit le fantôme , Zuckerman, l’alter-ego de Roth, est âgé de 73 ans et devenu impuissant bien qu’il fantasme sur Jamie, une new yorkaise de gauche, rebelle à sa famille texane conservatrice et près de quarante ans plus jeune que lui. Dans La bête qui meurt, on change les personnages, on est dix ans plus tôt mais on fait sensiblement la même chose, en plus simple et plus court. C’est en effet un petit roman de 137 pages, sans chapitre ni partie, regroupé d’une traite et où le narrateur tutoie le lecteur en lui parlant directement. David Kepesh est lui aussi une forme d’alter-ego de l’auteur, il était déjà à l’œuvre dans le Sein (un titre qui laisse penser que les mêmes thèmes furent aussi en question, là encore). Cette fois David Kepesh a 62 ans lorsqu’il rencontre Consuela Castillo. Ce n’est plus une jeune blanche démocrate de famille conservatrice, mais une Américaine d’origine cubaine, respectueuse de sa famille d’immigrés, partisans de Reagan et de Bush (le père) et opposés à Fidel Castro dont ils ont fui le pouvoir à Cuba. En bref, le regard se déplace mais l’approche est la même. Consuela Castillo a 24 ans et comme Jamie, elle est belle et bien roulée! Pardonnez du terme mais le narrateur veut clairement le faire comprendre ainsi. Ce sont les dires du narrateur qui cette fois est un peu plus jeune, aidé malgré tout par ses quarante ans d’avance sur sa compagne et par un poste de professeur en littérature qui l’amène à passer une fois par semaine à la radio et à la télévision,  et qui devient bel et bien l’amant de la jeune femme. Or dans l’un comme dans l’autre des deux romans, il nous décrit le développement de sa passion pour elle, et accessoirement pour ses seins. Soulignons là une véritable obsession de Philip Roth qui se plaît à donner de petits détails érotiques et pornographiques. Dans La bête qui meurt, il ne mâche franchement pas ses mots, il se lâche complètement.

 

Jusque là, mis à part l’aspect « excitant » qui plaît aux lecteurs mais peut-être pas aux lectrices, on lit une histoire presque similaire, celle de la passion (plus que l’amour à mon avis) d’un homme âgé pour une femme plus jeune. Bien entendu les choses évoluent ensuite quelque peu. David Kepesh se confie et se livre à des réflexions, certes intéressantes sur les conséquences de la révolution sexuelle des années 60 (aux Etats-Unis). Son histoire personnelle est modifiée radicalement par la génération qui lui succède. Marié et père d’un enfant, l’influence de ses étudiantes sur lui le mènent à l’adultère avec certaines de ses propres étudiantes (oui au pluriel!), ce qui provoque son divorce, son nouveau mode de vie — seul, coureur, égoïste, calculateur — et la haine que lui vaut son fils, qui s’efforce d’être son contraire absolu. Presque un classique des conséquences des bouleversements des années 60 et 70. Mais David Kepesh persiste et signe. Il a choisi cette façon de vivre, elle lui plaît, il l’assume. Aussi multiplie-t-il les conquêtes temporaires, à un âge puis à un autre, et toutes en même temps. Tout cela dans une ambiance de bourgeoisie intellectuelle new yorkaise chère à Philip Roth et à ses alter-ego, au milieu des lectures de Kafka, de la musique de Schumann et de Beethoven, de pièces de théâtre et des œuvres de Velasquez. Jusqu’à ce que Consuela lui fasse découvrir la dureté de la séparation d’avec celle pour qui on voue une passion, jusqu’à qu’il connaisse la dépendance sexuelle, puis jusqu'à ce qu’il découvre l’effet d’un cancer sur la beauté d’une femme.

 

C’est pleinement l’univers de Philip Roth qu’on retrouve. Cette fois à l’heure du Millenium de l’an 2000. Les amoureux de son style, de sa simplicité ou de ces riches et tranquilles milieux y verront sans doute un joli précis amoureux, peut-être plus. J’y ai vu un joli petit roman passionnel, avec quelques intérêts, mais sans plus.

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29 décembre 2009 2 29 /12 /décembre /2009 23:12

Martine Monod, Israël tel que je l’ai vu. Reportage, Paris : Editeurs français réunis, 1968

 

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Reportage publié sous la forme de huit articles du 30 janvier 1968 au 9 février 1968, dans le journal L’Humanité sous le titre « Israël tel que je l’ai vu ».

 

 

Il est important de savoir avant tout que ces longs articles, devenus petit livre de 126 pages, ont été publiés en premier lieu dans le journal communiste L’Humanité. Ceci n’est pas pour dénigrer tout ce qui en sort mais pour comprendre certaines orientations du livre. Au début du livre, l’auteure Martine Monod, romancière auteure de Le nuage et Le Whisky de la reine,  nous fait part des propos trouvés « belliqueux » d’un réceptionniste israélien (p.11). Le traitant d’ « imbécile cocardier » elle se demande néanmoins dans quelle mesure il s’intègre à un courant et quelle est la force de ce courant. De la même façon, les observations de Martine Monod s’insèrent eux aussi dans un courant. Un courant à plusieurs échelons. Un courant communiste d’abord, « anti-impérialiste » ensuite. On mesure à ces termes les orientations de son discours. Aussi ne sera-t-on pas étonné de lire les Etats-Unis décrits comme le « plus grand Etat impérialiste » et le « pays qui opprime les Noirs, bombarde le Vietnam, protège partout les gouvernements les plus pourris de la planète, à Saigon, à Saint Domingue, en Amérique latine, en Grèce, et j’en passe… » (p.112). Avec une telle description des Etats-Unis, sans un mot sur l’Empire soviétique, et par le choix des gouvernements dénoncés, plutôt de droite militaire, mais jamais d’inspiration communiste ou tiers-mondiste, y compris parmi les plus réactionnaires Etats du tiers-monde à l’époque, on a compris à qui on a à faire. Il ne faut donc pas s’attendre à mieux en ce qui concerne Israël.

 

Avec une bonne foi innocente et naïve, je n’ose en douter, Martine Monod jette sur Israël pendant un mois, et seulement un mois, le regard d’une femme occidentale d’idéologie communiste. On n’est donc pas étonné lorsque la principale critique envers le kibboutz israélien consiste à démontrer qu’il est en fait dépendant des intérêts capitalistes, bancaires et financiers du pays. Quel crime mon dieu ! Eh oui même en Israël le socialisme n’a pas fonctionné totalement. Mais l’échec du socialisme économique, Martine Monod n’a dû l’apprendre que plusieurs dizaines d’années plus tard.

 

Ce qui est dommage c’est que nombre d’absurdités qu’elle défend ailleurs courent toujours dans de nombreux milieux, pas seulement tiers-mondistes d’ailleurs. On y trouve quelques classiques de la critique dite observatrice d’Israël : le soldat par exemple, ou l’Israélien juif y a trop souvent un regard « arrogant et glacial» (p.73). Le genre d’affirmation subjective assez difficile à vérifier mais qui veut surtout nous faire penser à « d’autres cieux et en d’autres temps » (p.73, la même page). On l’a compris le vilain israélien se laisse tenter par la guerre, le nationalisme, le chauvinisme, le racisme ou autres « ismes » condamnés. Un nazi en herbe n’est-ce pas ? C’est un reportage et c’est ce qu’elle dit observer, ressentir, comprendre, même si elle est parvenue à trouver des visages sains et humains. Hormis son communisme, on l’aura compris, Martine Monod adore un autre « isme », le ‘compassionalisme’. En revanche les Arabes qu’elle rencontre ne sont jamais arrogants ou glaciaux. A croire qu’elle n’a pas rencontré un seul Arabe désagréable. Il n’y en a que pour de pauvres familles opprimées, acculées par les guerres, le mépris et la pauvreté dans laquelle ils vivent, incapables de nourrir leurs 6, 8 ou 24 enfants. Mais un Arabe qui n’est pas très sympa, juste un con comme il y en a partout, c’est bien connu, ça n’existe pas. Chez les autres, les Israéliens, les Juifs, les Occidentaux, il y a les types bien et les sales cons, chez les Arabes ou les peuples du tiers-monde, tout le monde il est gentil, tout le monde il est beau. Que voulez-vous c’est sans doute la pauvreté qui fait ça. Bref, ce type de considérations laisse entrevoir le regard partial et les préjugés qui émanent sans doute inconsciemment de l’auteur.

 

Toutefois, notons que le premier des « ismes » israéliens, le sionisme, n’est pas clairement condamné car l’auteur aime à dire qu’ « Israël a le droit d’exister ». Quelle concession merveilleuse dis-donc ! On se souvient d’une belle phrase de Paul Giniewski, à peu près à la même époque, qui ironisait sur ce type de phrase appliquée à un autre pays. En vérité, ce genre de reportage est partial en son fondement et en son but : l’observation d’Israël et de lui seul, depuis Israël. Non pas qu’on ne puisse pas critiquer Israël et lui seul dans une étude ou un reportage qui lui est consacré. Personne ne se gêne pour le faire, surtout ses partisans en vérité. Mais il y a une différence entre argumenter sur le demi-succès ou demi-échec du kibboutz, sur la discrimination envers les « Juifs noirs » dans les années 50-60 (les « Juifs noirs » sont les Juifs orientaux ; à cette époque il n’y a pas encore eu d’immigration éthiopienne, des discriminations qui ne sont à mon avis plus vraiment d’actualité aujourd’hui) ou sur les dysfonctionnements de la Histadrout (la centrale syndicale) ; et argumenter sur le conflit d’Israël avec ses voisins arabes. Car le fonctionnement interne d’Israël ne dépend relativement que de lui. On comprend alors qu’un communiste défende alors tel point de vue ouvrier par exemple. En revanche pour comprendre le conflit qui oppose sionistes et arabistes[1], il faudrait étudier bien plus en profondeur, historiquement, géographiquement, politiquement, idéologiquement, tous les uns et tous les autres. Et non pas seulement se nourrir de quelques témoignages de réfugiés arabes à Ramallah ou à Gaza pour condamner la politique israélienne.

 

L’auteur nous emmène par exemple au sein de familles arabes à Ramallah. D’un point de vue local les témoignages recueillis comportent un gros défaut. Ils ne sont pas soumis à la critique historique. Tout ce qui y est dit est considéré comme la seule vérité par l’auteure qui invite le lecteur à condamner les actions de l’armée et du gouvernement israéliens. Pourtant, nombre de détails manquent. Après la guerre des Six Jours (1967), une famille arabe originaire d’un petit village proche de Jérusalem (nommé Emmaüs) aurait vu sa maison réquisitionnée par l’armée, comme tout le village, emmenée et gardée dans un « camp de concentration » (rien que ça) à Haïfa, pour être finalement envoyé deux semaines plus tard, sans explication, vers Ramallah. Un parcours géographique assez étonnant quand on le regarde dans le détail. Mais après tout, admettons. En revanche, on ne sait pas dans quelle langue les propos des soldats israéliens sont reportés. Arabe, hébreu ? On ne saura rien non plus de la version de l’armée. Tout cela n’est pas vérifié bien sûr. C’est parole d’évangile. Et lorsqu’un colonel ou lieutenant de l’armée israélienne lui dit quelque chose, elle ne le trouve pas convaincant. Forcément, le gradé militaire ne peut être que calculateur. Quant au témoignage d’un soldat de l’armée israélienne sur les perquisitions, il témoigne, lui aussi, des dommages causés à la population arabe. Il y a donc des types bien en Israël, mais un salaud de gouvernement, une direction mal intentionnée et un salaud de système. Aucune source n’est vérifiée, on l’a dit. A aucun moment, les mesures de sécurité ne sont prises au sérieux. Vous pensez bien, ce ne sont que des « prétextes ». A aucun moment l’idée qu’il s’agit d’une guerre avec deux côtés, n’est prise en compte. Martine Monot admet seulement que les discours de Choukheiry, le chef du Fatah à l’époque, le prédécesseur de Yasser Arafat, ne sont pas des plus commodes. Mais ils ne sont que vils propos à ne pas prendre au sérieux, bien sûr. Un réceptionniste israélien fier d’une victoire de son armée traduit un courant politique israélien. Mais un leader politique arabe appelant à jeter les Juifs à la mer ne parle qu’en son nom, c’est évident. A aucun moment l’idée qu’Israël soit entouré par plusieurs armées hostiles n’entre en compte. Le comportement de certains Arabes peut s’expliquer par la situation, le comportement de certains Juifs, non. A aucun moment l’auteure n’essaie de comprendre l’objectif et le pourquoi des perquisitions. A aucun moment. Et puis Israël est expansionniste en son fondement. Dayan et Begin le confirment. A aucun moment l’appel à la destruction d’Israël ne l’est. Israël se nourrit de mythes mystico-religieux, le nationalisme arabe, pas du tout.

En fait elle ne dit quasiment rien sur l’atmosphère arabe environnante. C’est comme si Israël se battait tout seul. Pas d’armée, pas de terroristes, pas de groupes armés en face. Rien. Les réfugiés aussi ne sont qu’Arabes, les mots « réfugiés juifs » ne vont jamais ensemble. Ca ne lui est sans doute pas venu à l’idée. C’en vient devient presque grotesque, mais pourtant invisible à celui qui n’y prête attention : Israël est coupable de choisir l’Occident, d’être l’Occident en Orient, mais se verra aussi coupable si les agissements de ses citoyens ressemblent drôlement à des considérations venues d’Orient, jugées pas assez progressistes. Les Arabes, eux, appartiennent à l’Orient. Ils sont l’Orient et sont dignes d’admiration pour cela. Laissons-donc[2].

 

 

Martine Monod prévient d’emblée dans son livre. Ce n’est que le reportage d’Israël, tel qu’elle l’a vu. Ce n’est rien de plus. Elle a raison, elle n’a rien vu de plus. Non seulement elle n’a pas cherché à voir, mais elle n’a pas cherché non plus à comprendre. C’eut été en plus difficile en un seul mois. On ne connaît pas Clovis, Charlemagne, Louis XIV et Renan en un seul mois. Elle n’a pas la « prétention d’exposer l’ensemble des relations israélo-arabes », heureusement ! Du haut de ses gros sabots de communiste française, occidentale, elle est venue voir ce qu’elle voulait voir, comprendre ce qu’elle voulait comprendre, défendre ce qu’elle voulait comprendre. Et depuis 40 ans, elle n’est pas la seule, il n’y a rien de plus à dire sur ce livre.

 

 


[1] Voir pour plus de détails sur ce terme, mon propre article Misha Uzan, « Israël et les intellectuels français, 1967-1982 », in Controverses. Revue d’idées, février 2008

[2] En plus de l’article mentionné, voir à ce sujet l’intégralité de l’étude : Misha Uzan, Images d’Israël et compréhension du conflit israélo-arabe par les intellectuels français, 1967-1982, Paris : IEP, Mémoire de Master, juin 2007

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25 décembre 2009 5 25 /12 /décembre /2009 17:46

Eric Zemmour, Petit frère, Paris : Editions Denoël, 2008, réédition aux éditions J’ai lu, 2009

 

 

 Eric Zemmour. Petit frère

 

Il y a deux Zemmour. Le Zemmour analyste de la politique et le Zemmour analyste des faits sociaux. L’un et l’autre se cumulent, se complètent et se lient sans difficulté. On retrouve régulièrement les deux dans des émissions de télévision, sur i télé, sur France 4 et surtout dans l’émission de Laurent Ruquier On n’est pas couché le samedi sur France 2 assez tard dans la soirée. A force de le regarder tous les samedis, on finit par bien connaître ses idées. On les retrouve pleinement dans Petit frère. Mais cette fois, pas d’interruption par un invité, par Ruquier ou Nolleau, on dispose de Zemmour pour nous tout seul. Celui-ci prend son temps pour nous expliquer ses idées, celle des autres, ce qui va et ce qui ne va pas. Enfin surtout ce qui ne va pas. Mais plutôt que de le faire sous forme d’essai politique, Eric Zemmour a choisi la forme du roman. Elle paraît plus appropriée en effet pour décrire les petites choses du quotidien qui, avec le temps, font les grandes choses de la politique. Il ne s’agit donc pas d’une grande démonstration, mais d’une approche détournée. On saisit tout autant le message porté par l’auteur et vécu par le narrateur. Ce dernier ressemble à Zemmour mais il ne se présente pas officiellement. Il ressemble à l’auteur mais n’est pas l’auteur. Il est journaliste comme lui, mais ne dit pas vraiment ce qu’il pense à la télévision ; comme lui il est diplômé de Sciences Po mais contrairement à l’auteur il se dit de gauche et n’évolue que lentement vers une critique de son propre camp ; le narrateur est encore un héritier de Mai 68, un supporter des débuts de SOS Racisme, un combattant de l’antiracisme, un vilipendeur de la droite, cette fois plus rien à voir avec Zemmour. Mais ce narrateur, ami secret de politiciens de droite qui évoluent, eux, vers la gauche, réalise petit à petit ses erreurs de jeunesse. Tour à tour, et là Zemmour prend de plus en plus le dessus sur lui, il comprend être un idiot utile de la mondialisation. Il perçoit le communautarisme héritier du métissage qu’il a appelé de ses vœux, il voit s’entretuer ceux qu’il a forcé à vivre tandis que lui, privilégié de la classe d’intellectuel parisien bourgeois télévisé, se retranchait dans son appartement de Saint Germain des prés. En clair sur fond des violences et des problèmes sociaux des années 2000, Zemmour fait le procès des années 70 et 80 ; du passage du gauchisme à l’antiracisme, du transfert du regard des ouvriers (devenus des casseurs de grève, puis des frontistes) aux immigrés. C’est un premier message, récurrent dans les interventions publiques d’Eric Zemmour. On le découvre surtout, au cours du roman, à travers les débats du narrateur avec les amis de son milieu, des politiciens, de sa maîtresse, ou encore de celles de ses amis, etc.

 

Viennent ensuite plus précisément, à l’échelle quotidienne, la transformation de la vie des Français et l’intrusion progressive des conséquences de l’immigration massive et de l’échec de l’assimilation-intégration. Tous ces termes sont discutés d’une façon ou d’une autre par les faits ou dires des personnages, certains parlent plus qu’ils ne font — les journalistes, les politiques —, d’autres font (ou ne font pas, c’est parfois le problème) plus qu’ils ne parlent, leur niveau de français et d’éducation étant souvent bien faible — ce sont les habitants de la rue de la Grange-aux-Belles, entre Stalingrad et Colonel-Fabien, dans le XIXe arrondissement de Paris. Zemmour entre plus en détails dans les questions de relations entre populations immigrées d’Afrique noire ou d’Afrique du Nord : Arabes, Kabyles, juifs, noirs, musulmans, tous y passent. Le tableau n’est évidemment pas brillant. Sans s’intégrer réellement, encore moins assimilées, ces populations s’opposent, parfois s’affrontent, se côtoient mais se détestent. L’envie, la haine, la frustration, la domination, la conquête et le pouvoir sont les sentiments qui les régissent. Sur fonds de traditions orientales et de musique américaine, le trafic de drogue pullule, les gangs se créent, l’atmosphère de l’immeuble se détériore ; et sur le dos de l’antiracisme c’est en fait le racisme qui domine. « Trop d’Arabes », « Hitler n’a pas fini son travail » ou les noirs « Esclaves, fils d’esclaves » sont les discours tenus de tous côtés par les personnages. Personne n’y échappe vraiment, personne n’est vide de ces pensées, seule la réalité reste.

 

Plus en détails encore, le livre prend pour fil conducteur une histoire vraie, un fait divers comme on dit, l’assassinat d’un jeune juif par un jeune arabo-musulman. Bien que les noms aient été changés, on reconnaît bien entendu l’affaire Sellam, cette famille dont le fils DJ a été tué, dont le procès est encore en cours et auquel ce livre a fait écho il y a deux ans. Le tout est bien sûr transformé et romancé même si Zemmour entendait décrire un milieu précis. Il nous faut dire aussi notre incompréhension envers la réaction de la famille qui a fort mal réagi à la publication de ce livre. On peut comprendre certes qu’elle se sente lésée par une transformation des faits mais il faut prendre en compte, d’une part la volonté de transformation littéraire (c’est un roman pas un essai politique), d’autre part le fait que la famille Sitruk, la famille juive dans le livre, n’y jouit pas d’un si mauvais statut. Mises à part quelques phrases vindicatives, assez rares toutefois, prononcées à l’encontre des Arabes, qu’il faut aussi remettre dans le contexte d’une famille dont le fils est assassiné par un fou d’Allah, elle n’est pas si mal décrite. Bien sûr Zemmour n’a pas la langue dans sa poche en ce qui concerne les Juifs français qu’il met en scène et auxquels il ne fait pas de cadeaux. Ils les montrent en effet rêvant d’Amérique, sans considération pour la France qu’ils jugent perdue, finie, peureuse, soumise aux Arabes. Au lieu de la culture et de l’élitisme à la française qui motivèrent tant de leurs prédécesseurs coreligionnaires, ces juifs immigrés d’Afrique du Nord se réfugient dans l’argent, les Etats-Unis, Israël, et la religion de leurs pères. Au passage c’est l’une des rares fois où Zemmour, par l’intermédiaire de son narrateur, se met en scène comme juif. Mais c’est plus l’Israélite intégré, et qui se veut assimilé (lui !), qu’il incarne, ne témoignant que d’éloignement envers les autres juifs. Il avoue même (son personnage) un mariage avec une française de souche, à particules, qu’il voit comme le moyen d’assimilation par excellence. Petit Israélite, c’est la grande France qu’il épouse, plus que la femme, dont il divorce finalement. Mais Zemmour n’évite pas non plus la montée de l’islamisme, le racisme arabe envers les noirs « esclaves [aux] gros zob’s », les Kabyles et bien sûr les juifs, sans oublier les chrétiens, bref tous les mécréants. Ce racisme se matérialise aussi bien dans la tradition arabo-musulmane, que dans l’islamisme montant. Cela va du business des juifs — ‘toujours le succès pour les mêmes’ — aux appels aux meurtres envers ceux qui trahissent la parole de dieu. L’auteur accompagne aussi son texte de citations du Coran ou de Hadiths, particulièrement sanglantes et intolérantes. Il se permet aussi, par le biais d’un personnage ou d’un autre, de quelques remarques amusantes ou franchement intéressantes sur les racines d’une religion, l’essence d’un comportement, d’une mentalité et esquisse même une citation du Talmud. Bien que Zemmour, nous semble-t-il, ne soit pas un sage talmudiste, cette illustration talmudique de l’absurdité, de l’échec et des conséquences néfastes du multiculturalisme à la française et de l’antiracisme idéologique, nous paraît plutôt bien choisie.

 

Enfin, sur le fond, puisque Zemmour aime souligner la diminution (voire l’écroulement), à son goût, du niveau littéraire (et scolaire), précisons clairement que Petit Frère n’est sans doute pas le roman du siècle. Sur le plan de l’observation des faits politiques et sociaux, il mérite, selon nous, qu’on lui accorde une grande attention, qu’on s’intéresse franchement à la dégradation dont il témoigne. Il ne s’agit pas non plus du meilleur livre de sociologie qui soit, mais c’est un bon livre. Sur le plan littéraire c’est un bon livre aussi mais pas exceptionnel. Zemmour use de quelques figures en alternant les différents plans, joue avec le temps et l’espace, et donne à son narrateur un vocabulaire plus soutenu que les individus incultes qu’il critique. On a toutefois parfois l’impression que c’est surfait. Comme si, tout d’un coup, Zemmour décidait de prouver son vocabulaire avec un mot qui sort de l’ordinaire, mais c’est seulement occasionnel. C’est peut être à force d’entendre le journaliste critiquer la pauvreté du vocabulaire des nouvelles générations que cette impression ressort, admettons-le, mais c’est ainsi que nous l’avons vu.

 

En fin de compte, comme son narrateur, Zemmour subit et en même temps profite de la télévision. Par son livre, comme par ses articles écrits (qui ont fait sa carrière avant la télévision précisons-le), il entend se détacher de son personnage télévisuel, mais celui-ci le retient un peu et après tout, c’est par lui qu’on a une meilleure connaissance de l’homme. 

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1 décembre 2009 2 01 /12 /décembre /2009 18:22

Pascal Bruckner, Lunes de fiel, Saint Amand : Editions du Seuil, 1982

 

 Pascal Bruckner. Lunes de fiel

 

Pascal Bruckner est philosophe et romancier. Nombre de ses ouvrages, à l’image de son dernier, aborde Le paradoxe amoureux[1]. Lunes de fiel aussi. C’est une histoire d’amour, de passion, de désir. Mais pas une histoire simple. Le livre contient en vérité deux histoires en une. Roman Polanski ne s’y est pas trompé en l’adaptant au cinéma, même si le film fait plus vieux jeu que le livre. Avant de connaître l’existence de ce film, je me disais justement qu’il y avait là un livre sujet à une adaptation cinématographique, à un beau film hollywoodien. Un film où les pensées et sentiments du narrateur Didier, seraient joués plus que dits. Un film avec une intrigue, des péripéties, des rebondissements, une fin tragique, un drame. Voilà un livre bien plus fait pour le cinéma que, par exemple, les adaptations des œuvres de Bret Easton Ellis.

 

Toute l’histoire se déroule sur un bateau de croisière. Le bateau part de Marseille pour Istanbul, avec escales. Franz l’infirme, l’handicapé et sa femme Rebecca se rendent en Turquie, à une conférence de médecins spécialisés sur le type de handicap de Franz. La croisière partira ensuite vers l’Inde où Didier, le narrateur, et sa femme Béatrice entendent passer un long séjour. Une partie du livre concerne tout ce qui se passe dans le bateau : les parties de cartes, la soirée du nouvel an, les rencontres et discussions avec des gens venus de divers horizons, de différents pays, l’ennui, la montée du désir de Didier pour Rebecca, la femme de Franz. L’autre partie du roman, probablement majoritaire en terme de texte, consiste en autobiographie de Franz, l’handicapé, racontée à Didier, qui l’écoute. Franz perçoit l’attraction de Didier pour sa femme, avec qui il n’entretient plus qu’une relation d’habitude, bien incapable de la contenir et de la satisfaire en tant qu’infirme.

Franz lui raconte donc chaque jour de croisière, leur rencontre, leurs ébats sexuels, son dégoût progressif pour elle, la fin de leur amour, la façon dont il s’est moqué d’elle, dont elle s’est accrochée, jusqu’à son infirmité et l’inversion des rôles. Les quelques pages sur leurs pratiques sexuelles en privé sont d’une rare force d’obscénités et de mœurs assez ignobles, dégoutantes. Mais elles sont écrites en un magnifique français et dans un vocabulaire très soutenu. Il faut posséder un excellent français et une parfaite connaissance de certaines parties du corps humain pour suivre totalement les explications impudiques de Franz. Toutefois les choses évoluent et l’on passe de la dégueulasserie pseudo-sexuelle à la cruauté humaine. L’histoire est de ce point de vue fort passionnante. Seules trois ou quatre pages m’ont paru donner une certaine longueur au roman, impatient de connaître la raison des relations si peu communes entre Franz et Rebecca au sein du bateau. Le lecteur nourrit tout à tour des sentiments de dégoût pour les uns, de pitié pour les autres, ou encore de répugnance pour la méchanceté de certains actes et d’attirance pour la beauté décrite de Rebecca. Derrière les mises en action et les pensées implicites sur l’amour, la passion, le désir et la cruauté, l’auteur du Sanglot de l’Homme blanc[2] s’offre aussi le luxe d’une mise en perspective du multiculturalisme, du mélange des races, des ethnies à travers l’admiration de Franz, d’origine allemande, blanc, chrétien, pour le sang juif arabe, oriental de Rebecca, juive marocaine à la peau et à la culture brune. La critique est toujours implicite, esquissée, discrètement suggérée et le lecteur reste penseur.

Le dénouement confirme le drame, tragique, triste, d’une morale cruelle. J’étais un peu froid à l’idée du Bruckner romancier et non philosophe et penseur, mais Lunes de fiel m’a réchauffé.

 

 

 

 


[1] Pascal Bruckner, Le Paradoxe amoureux, Paris : Grasset, 2009

[2] Pascal Bruckner, Le Sanglot de l’Homme Blanc, Editions du Seuil, 1983

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28 novembre 2009 6 28 /11 /novembre /2009 21:49

Paul Giniewski, Israël et l’Occident. Obscurités et clartés, Paris : Cheminements, février 2008

 

Paul Giniewski. Israël et l'Occident

 

Paul Giniewski est un auteur encore inconnu du grand public, mais connu de certains milieux, juifs et résistants. Il a en effet une longue histoire derrière lui. Adolescent pendant la deuxième guerre mondiale, il se lance dans la résistance à l’occupant. Il raconte dans son dernier livre, Une Résistance juive (Grenoble 1943- 1945)[1], sa propre histoire et celle de ses partenaires résistants pendant la guerre. Ce dernier livre montre que Paul Giniewski, même à son âge, n’a pas encore épuisé tout son registre. Israël et l’Occident, en revanche, sorti en 2008, n’est pas un livre de renouvellement bibliographique, ce serait plutôt une forme de conclusion, de résumé de sa carrière et de son œuvre. Le titre, par ailleurs, décrit assez bien le parcours d’un homme fils de la tradition occidentale et de la tradition juive, prônant « l’enseignement de l’estime »[2]. On y retrouve un certain nombre de thèmes de prédilection de Paul Giniewski. Certains chapitres sont directement inspirés d’autres ouvrages de l’auteur lui-même. Ainsi le chapitre X sur « Simone Weil ou la haine de soi » n’est rien d’autre qu’une approche plus courte du sujet, un résumé pourrait-on dire, de ce que Giniewski a étudié plus longuement dans son livre Simone Weil ou la haine de soi[3]. Idem pour le chapitre VII, « La préhistoire de l’Etat d’Israël » qui reprend le titre de son livre L’an prochain à Jérusalem : Préhistoire de l’Etat d’Israël[4], et l’histoire de l’idée sioniste, la venue et le retour des Juifs en terre d’Israël, depuis les premiers temps de son histoire et de ses légendes, en quelques mots, Le sionisme : d’Abraham à Dayan[5]. En clair, compte tenu des dizaines d’écrits de Giniewski depuis les années 50 sur Le point de vue juif[6], l’Être Israël[7], La Croix des Juifs[8] ou Le Contentieux israélo-arabe[9], ce livre est comme un condensé de son œuvre, un passage en revue de ses différents ouvrages. Pas tous bien sûr, car il y en a encore beaucoup d’autres sur bien d’autres sujets, mais un bon nombre tout de même. Aussi le lecteur novice dans l’œuvre de Paul Giniewski trouvera ici un bon condensé, tandis que le lecteur habitué de ses livres et de ses articles de journaux depuis le journal Combat, jusqu’au Lien, en passant par Le quotidien de Paris et Le Monde, y verra un peu de réchauffé.

Toutefois, soyons juste, le livre ne constitue pas une répétition, une réédition ou un résumé complet de son œuvre. Le tout est non seulement actualisé mais aborde aussi quelques questions nouvelles au regard des menaces et dangers de notre temps. Un chapitre se consacre par exemple au discours de Benoît XVI, le pape, et à la montée de l’islamisme. Un autre aborde la question de l’Iran d’Ahmadinejad face à Israël. La trame de l’ouvrage consiste bien sûr en un appel à l’estime et aux bonnes relations entre Juifs et Chrétiens, il appelle aussi à une alliance face au danger islamiste. Cependant, afin d’être précis, il ne s’agit pas d’une alliance judéo-chrétienne opposée à l’islam en soi. Paul Giniewski aborde le cas d’intellectuels musulmans qui veulent lutter contre l’islamisme insultant envers leur religion et leur culture. L’alliance qu’il appelle, explicitement, est judéo-christiano-islamique contre les fous du Hamas, du Hezbollah et les fondamentalistes chiites iraniens. Pour le reste, il explique un point de vue juif comme à son habitude, en soulignant par exemple « Le ghetto à travers l’histoire » (chapitre V) ou « Les démocraties complices de la Shoah » mais son discours n’est pas unilatéral ; Juifs comme chrétiens et musulmans, sont sujets à critique dans leurs actions ou comportements. Même si certains sont plus ou moins compréhensibles, Paul Giniewski en bon démocrate, libéral et homme tolérant ne peut qu’en appeler au dialogue, à la compréhension, à l’estime, même si, réaliste, il encourage aussi la fermeté.

 


[1] Paul Giniewski, Une Résistance juive. Grenoble 1943-1945, Paris : Cheminements, 2009

[2] Expression célèbre du grand historien Jules Isaac, que Paul Giniewski reprend à son compte.

[3] Paul Giniewski, Simone Weil ou la haine de soi, Paris : Berg International, 1978

[4] Paul Giniewski, L’an prochain à Jérusalem, préhistoire de l’Etat d’Israël, Genève : Slatkine, 1990. Réédition renouvelée in Paul Giniewski, Préhistoire de l’Etat d’Israël, Paris : France-Empire, 1997

[5] Paul Giniewski, Le sionisme : d’Abraham à Dayan, Paris : Editions de la librairie encyclopédique, 1969 

[6] Paul Giniewski, Le Point de vue juif, Paris :

[7] Paul Giniewski, Être Israël, Paris : Stock, 1979

[8] Paul Giniewski, La Croix des Juifs, Genève : MJR, 1994, préface de Léon Poliakov et Jean Dujardin

[9] Paul Giniewski, Le Contentieux israélo-arabe, Paris : Cheminements, 2007

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23 novembre 2009 1 23 /11 /novembre /2009 17:47

Frédéric Beigbeder, L’amour dure trois ans, Paris : Gallimard, 2008, [2001 ; Grasset, 1997], 194 pp.

 

  Frédéric Beigbeder. L'Amour dure trois ans

L’amour dure trois ans est la troisième partie qui clôt la trilogie de Marc Marronnier, une sorte d’alter-ego de Frédéric Beigbeder. Un personnage type bourgeoisie des bars, coke, littérature, divorce, tromperie. Marc Marronnier est presque une caricature des milieux de petite bourgeoisie des soirées parisiennes, un peu snob. Comme Beigbeder il est concepteur de publicité et écrivain. Comme lui aussi il fut marié une première fois, puis, dit-il, retombe amoureux d’une seconde femme et partage sa vie. Diane de Mac Mahon, la première femme de Begbeider est simplement appelée Anne, et Delphine Vallette devient Alice. Marc divorce d’Anne et tombe amoureux d’Alice à l’enterrement de sa grand-mère. Begbeider est un pur Sciences Po et termine ses études avec un DESS en marketing-publicité au Celsa. Un mélange de ‘Science politicard’ et de ‘Celsaire’, si je puis dire. Marc est comme lui, un pur produit de ces écoles (que justement je connais aussi). Il tente de nous démontrer que l’amour dure trois ans. La première année on est fou amoureux, la deuxième on se lasse, la troisième on en peut plus, pour résumer. Et on divorce ou on se sépare.

Il nous raconte ses passions, ses tentations, le pourquoi du comment de tout cela et un peu de théories bidon sorties tout droit d’un magazine people, de Voici, VSD, Elle ou Paris Match. Beigbeder a, il se trouve, écrit pour tous ces magazines. Il mène à la fois une vie d’écrivain, de chroniqueur pour magazine pour femmes et de critique littéraire grand public. C’est surtout aussi un mondain. Tout ceci se lit dans son écriture. Ca n’est pas de la grande littérature, c’est sûr. Le livre ne restera pas dans les annales des grandes œuvres tel un chef d’œuvre. Néanmoins sous ses allures mondaines Beigbeder plaît au moins à quelques-uns. Il remporte même cette année en 2009 le prix Renaudot pour Un roman français. Pour notre personne, le livre reste amusant, plaisant et très particulier. Rien que le titre est particulier comme le sont ceux d’autres livres de Beigbeder, comme 99 francs, aujourd’hui adapté en 14,99 euro. Pourquoi pas ?

En outre certains passages sont franchement drôles. D’autres sont assez sensuels. D’autres encore franchement dégueulasses. La scène où il nous fait part de sa diarrhée suivi de son vomi m’a un peu dégouté, au sens propre. Marc Marronnier, alias Beigbeder nous parle directement, il mélange les personnages à sa vie, à ses sorties en boîte, au restaurant, sur son Vespa. A près de douze ans d’écart, on voit une ressemblance entre Marronnier et Helmut Fritz, le chanteur de Ca m’énerve. On perçoit le même type de parodie, de description d’un stéréotype. Marronnier-Beigbeder par exemple nous parle du roman qu’il est en train d’écrire, celui qu’on lit, il nous raconte ce qu’il aurait préféré écrire, ce qu’il écrira, ce qu’il a écrit. Il y a comme une communication directe entre le personnage, qui n’en est plus un, et le lecteur. Un style pour le moins original. En général les chapitres ne font que quelques pages et multiplient les anglicismes, les ‘phrases chocs’, les citations tantôt littéraires tantôt télévisuelles ou cinématographique (type Drôles de dames ou Hélène et les garçons, voire Les Inconnus— c’est déjà mieux—), les grossièretés, un peu d’argot et pas mal de filles. D’après les dires de l’auteur, elles seraient toutes belles et bien roulées, il nous les décrit comme telles en tout cas. C’est plaisant mais curieux. Certains propos sont plus que sensuels, au moins érotiques si ce n’est carrément pornographiques. Je laisse le soin à celui ou celle qui s’y intéresse de lire le livre. Ce livre est plaisant comme une farce, un sketch, une connerie… quelqu’un qui vous raconterait ses plus gros délires en mélangeant roman, autobiographie, blagues, vagues réflexions, petite histoire et pensées cachées. Il reste toutefois une réflexion sur l’amour, sa durée … comment l’entretenir, est-ce possible ? Souhaitable ? Etc. Le thème est un classique. Ce sont la forme, la tournure, les propos qui amusent, choquent un peu, divertissent aussi. Mais tout le monde n’y trouvera pas chaussure à son pied. A vous de choisir si cette littérature moderne — assez courante néanmoins — avec une pointe de bizarrerie vous emballe ou non.

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12 novembre 2009 4 12 /11 /novembre /2009 21:36

Patrick Poivre d’Arvor, Lettres à l’absente, Paris : Albin Michel, 1993

Patrick Poivre d’Arvor, Elle n’était pas d’ici, Paris : Albin Michel, 1995

 

 Lettres à l'absente. Patrick Poivre d'Arvor

 

Elle n’était pas d’ici est la suite des Lettres à l’absente. L’un comme l’autre sont deux livres d’une rare tendresse. Le premier témoigne de l’amour d’un père, Patrick Poivre d’Arvor, le célèbre journaliste de TF1, pour sa fille Solenn, hospitalisée pour anorexie mentale. J’avoue n’avoir jamais mesuré à sa juste valeur l’anorexie ou la boulimie. Ces deux livres nous font prendre conscience de cette réalité qui touche plus de 100 000 jeunes filles rien qu’en France. Alors que les Lettres à l’absente consistent en écrits épistolaires pendant l’hospitalisation, le traitement de Solenn, isolée de ses parents, Elle n’était pas d’ici, ensuite, réunit les lettres qui suivent la mort par suicide de la petite Poivre d’Arvor.

Les deux livres sont bouleversants par le message qu’ils font passer et la force qu’ils ont donnée à toutes les familles de malades atteints par cette maladie. Ils sont très courts, à peine plus de 120 pages chacun et de petite taille. Néanmoins, passé le sentiment ressenti face à l’histoire d’une malade, de son père, de sa famille, le lecteur lambda peut trouver le message un peu long, en toute honnêteté. J’ai moi-même préféré le deuxième livre, Elle n’était pas d’ici, car d’un point de vue littéraire il raconte une plus longue histoire, il revient sur d’anciens faits, sur d’anciennes passions et l’on apprend un peu plus à connaître les êtres qui ont fait ce livre, ces livres.

Ils sont à eux deux une petite œuvre, un petit poème, un message d’amour. Il y a sans doute deux façons de les aborder. Comme ci-dessus et comme une sensibilisation à une maladie comme l’anorexie mentale, une haine de son propre corps, une incapacité psychologique et physique à se ressaisir, à s’apprécier, à manger et à dépasser 35 kilos. Ceci étant, les deux livres ne sont pas incontournables à ceux qui ont tout à fait d’autres objets en tête. Toutefois on ne peut sûrement pas parler d’une simple « chose » comme le fit la responsable des pages littéraires du Monde (en 1995) dans un débat à la radio face à Jean-François Josselin (cité dans Elle n’était pas d’ici, page 116) qui avait été au contraire bouleversé par les Lettres à l’absente. Ni bouleversé ni désintéressé, c’est une confession, un témoignage, un sentiment d’amour qui a sa place dans le cadre qui est le sien et qui, dans cet espace défini, traverse les ans.

 

Patrick Poivre d'Arvor. Elle n'était pas d'ici

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10 novembre 2009 2 10 /11 /novembre /2009 10:13

 

Philip Roth, Exit le fantôme, Paris : Gallimard, 2009 [2007], traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie-Claire Pasquier, 326 pp.

 

 Philip Roth. Exit le fantôme

 

 

Exit le fantôme (en anglais Exit Ghost) est le dernier épisode à ce jour des nouvelles de Nathan Zuckerman, le personnage favori et l’alter-ego de Philip Roth. Après Zuckerman enchaîné[1987] (qui réunit les quatre premières nouvelles L’écrivain des ombres, Zuckerman délivré, La leçon d’anatomie et L’Orgie de Prague), après La Contrevie [1989], Pastorale américaine [1999], J’ai épousé un communiste [2001] et La Tâche en 2002, l’écrivain Zuckerman aujourd’hui âgé de 71 ans, devenu célèbre mais retiré depuis de 11 ans dans une campagne perdue à 210 kilomètres de New York, fait son retour dans les ville des gratte-ciel. Il s’était retiré suite à des menaces de mort. Il s’était retiré pour s’isoler, pour ne plus se mêler aux mondanités et aux tentations de la ville. Il revient pour se faire soigner, tenter de recouvrer la maîtrise de sa vessie après une opération à la prostate qui l’en a privée. Tenter de faire cesser les petites fuites de pisse qui lui coulent dans le slip, tenter de recouvrer peut-être l’usage de son sexe. Il revient et dès son retour son ancienne vie reprend le dessus.

A peine arrivé il tombe par hasard sur Amy Belette, une vieille amie et maîtresse de E.I. Lonoff, son mentor, un autre grand écrivain, très admiré dans les années 50, décédé depuis plus de vingt ans et totalement oublié, que personne même, ne lit encore. Personne ou presque. Car Lonoff et après lui Zuckerman ont laissé derrière eux quelques passionnés de l’homme. Richard Kliman en est un. Journaliste, admirateur de Zuckerman, il veut écrire une biographie de Lonoff et révéler son grand « secret », une relation incestueuse avec une demi-sœur, à l’âge de quinze ans. Zuckerman, lui, déteste Kliman et veut empêcher toute biographie qui gâcherait la réputation de cet auteur qu’il a tant admiré. Amy, atteinte d’une tumeur au cerveau et elle aussi harcelée par Kliman, veut protéger son ancien amant. Celui pour qui elle a tout consacré, celui qui a quitté sa femme et ses enfants pour elle. Mais Jamie, une amie de Kliman n’est pas du même avis sur Kliman. Jamie et Billy sont un jeune couple marié d’une trentaine d’années. A la base ils ne sont qu’un couple new yorkais qui passe une annonce pour échanger leur appartement contre un autre à la campagne. Nathan Zuckerman, excité par son retour à New York, par la vue d’Amy belette dans une rue par hasard, répond à l’annonce. Et tout commence… Jamie vient de riches parents texans, conservateurs, abonnés au même Country club que les Bush. Le père de Jamie n’a jamais accepté Billy, un Juif. Jamie et Billy sont de la gauche new yorkaise, anti-conservateurs et postmodernes. Tous deux sont écrivains mais aucun d’entre eux n’a encore réellement percé. Nathan Zuckerman, impuissant et bien plus âgé, tombe pourtant sous le charme de Jamie. Complètement déboussolé il ne pense plus qu’à elle, à l’idée de lui parler, de la convoiter et s’imagine auprès d’elle.

 

L’histoire provient d’un rien. De fausses retrouvailles. Du retour d’un homme solitaire, d’un ermite, à la vie ultramoderne de New York. Lui qui n’a pas lu un journal depuis des années se retrouve dans le New York révolté de la réélection de Bush. Lui qui n’a pas eu de femme entre ses bras depuis une trentaine d’années au moins dit-il, n’en a plus que pour cette jeune femme, Jamie.

L’histoire paraît insignifiante. Pourtant elle prend forme petit à petit. Elle nous plonge dans les souvenirs de Zuckerman. Elle nous fait connaître Lonoff. Elle nous mène à la gauche radicalement anti-Bush qui n’en fait qu’une caricature digne de virulents critiques français. Mais l’histoire est pleinement américaine. Les milieux comme les auteurs dont il est fait référence le sont pleinement (et on ne les connaît pas toujours). On nage aussi au sein de la bourgeoisie juive new yorkaise. Avec Jamie on découvre les aventures sexuelles d’une jeune fille de bonne famille, qui ne l’est plus du tout. L’auteur dresse un tableau dévergondé des milieux bourgeois, des clubs de riches, des étudiantes de Harvard dont fit partie Jamie. Zuckerman est obsédé par Jamie, qu’il croit tromper son mari avec Kliman. Mais tout se trouble. Ecrivain, Zuckerman écrit son livre à partir de ce qu’il vit. L’auteur joue avec le lecteur par un procédé littéraire. Par moments, à trois ou quatre reprises, on peut lire des morceaux du roman que l’auteur Zuckerman écrit lui-même pour son prochain livre. Des passages écrits sous forme de dialogue entre Elle et Lui s’inspirent directement de ce qu’il vit, c’est-à-dire de ce qu’on vient de lire. Ce à quoi il ajoute son imagination et sans doute ce qu’il aimerait qu’il se passe ou ce qu’il aurait aimé qu’il se passa. Certaines choses donc, nous échappent. Sont-elles réelles ou émanent-elles de l’imagination du narrateur ? On ne saura pas. On ne fait plus bien la différence entre la réalité et la littérature. De la vie de Lonoff il ne reste plus que ses livres, de celle de Zuckerman bientôt aussi, de celle d’Amy, puis de Billy et viendra le tour de Kliman et de Jamie. L’auteur livre sans doute un seul message. A la fin il ne restera que la littérature. L’amour d’un écrivain qui écrit sur des écrivains, sur la littérature, sur l’écrit lui-même. De l’homme il ne reste plus rien, sauf son fantôme. Sauf son esprit, les souvenirs, ce qu’il a laissé derrière lui.

 

En 326 pages de livre on ne s’ennuie pas, on découvre un univers, un milieu, certains excès, certaines passions. Le livre semble suggérer au lecteur sans jamais qu’on sache ce que l’auteur pense, la littérature expose, le lecteur s’en fait son idée, ses opinions.

Auteur de Goodbye, Columbus et de Opération Shylock, Philip Roth est titulaire de nombreux prix en littérature, on parle de lui chaque année comme un favori pour le prix Nobel, mais il ne l’a toujours pas reçu. Après The Ghost writer en 1979, Exit Ghost vient sans doute achever les nouvelles de Zuckerman. Mais sait-on peut-être pas !

 

 

 

 

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6 novembre 2009 5 06 /11 /novembre /2009 17:44

 

Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien. Suivi de Carnets de notes de Mémoires d’Hadrien, Paris : Gallimard, 1996 [1951], 364 pp

 

 Memoires-d-Hadrien.jpg

 

Ce n’est pas la première fois que nous rendons compte d’un livre qui n’est pas d’actualité. D’un livre qui participe à un ensemble de connaissances, à un moment important de la vie publique, mais loin dans le passé. Ces études font partie intrinsèque de l’objectif culturel de ce blog.

 

En achevant ce livre, je me suis posé la question de l’intérêt d’en faire un compte-rendu. Pourquoi en effet rendre compte d’un livre paru pour la première fois en 1951 ? Pourquoi surtout refaire ce qui a déjà été fait, par d’autres, et sans doute mieux, il y a fort longtemps ?

En posant cette question c’est en fait la question de l’intérêt ou de la légitimité d’un blog que je pose. Après tout un blog n’est qu’une page personnelle où un individu souvent inconnu raconte publiquement sa vie ou ses intérêts. Le blog est fort contestable, mais il n’est pas le seul. Tout ceci n’a peut-être aucun sens. Et pourtant chacun aime le faire. Les intérêts d’un blog sont parfois vains ou pauvres. Mais cependant le blog est une révolution. Plus personnel et moins dépendant de l’actualité qu’un site internet classique, le blog est aussi un espace d’opinions. Le blog est encore un cheminement personnel. Chacun y fait son chemin et chacun y parle de ce qui le regarde. Mais sa qualité générale, les questions qu’il pose, les réponses qu’il apporte, les sujets qu’il aborde, font sa réputation.

 

Un blog est peut-être la prétention présente en chacun de nous, et exprimée par le blog, de se prendre pour le centre du monde. De penser que notre avis intéresse quelqu’un. Un blog est un journal personnel, rendu publique. Le livre que nous abordons en est proche. Ce n’est pas un journal, certes, ce sont des Mémoires. C’est un blog de fin de vie. Mais c’est la vie d’un homme célèbre, un empereur romain, dont il est question. Cette comparaison est en vérité plus qu’intéressante. Seuls les grands font des journaux personnels et des mémoires. Le blog est l’élément démocratique par excellence. Il met à disposition de chacun, des petits, des anonymes, des inconnus, les outils des grands.

 

Ici donc, un petit parle d’un grand.

De deux grands à vrai dire.

 

Le premier n’est autre que l’auteure, Marguerite Yourcenar (à ne pas confondre avec l’autre grande Marguerite, Duras, elle aussi grand écrivain), un nom qui résonne dans chaque tête comme celui de quelqu’un qu’on connaît. La première femme élue à l’Académie française en 1980 et l’auteur des Nouvelles orientales.

Le second n’est autre que l’empereur Hadrien, le successeur de Trajan et le prédécesseur de Marc Aurèle. C’est à ce dernier qu’Hadrien écrit. L’ouvrage est peut-être le plus grand de l’auteur qui tente de s’effacer complètement. Ce n’est pas Marguerite Yourcenar qui écrit, c’est Hadrien lui-même. Du moins c’est l’objectif visé.

 

En vérité le roman est assez difficile. Pas à la lecture qui est simple mais si on veut y entrer pleinement. Car il est extrêmement complexe de se plonger dans la tête d’un empereur romain du IIe siècle, de comprendre les faits sociaux, religieux, culturels d’hommes et de femmes de cette époque et s’accaparer leurs problèmes. C’est ce qu’a réussie à effectuer l’auteure. Il faut surtout lire en vérité les Carnets de notes qui suivent les Mémoires. On comprend alors le long cheminement de l’auteure et de son travail sur une trentaine d’année. Des débuts en 1924, une reprise dans les années 30, les découvertes de manuscrit, l’avancée des découvertes archéologiques, puis les années de recherches à la fin des années 40. Un travail de titan. Un roman historique avec quelques idées et sentiments imaginés mais beaucoup de connaissances sur le monde romain de la basse antiquité. Ce livre est donc vivement conseillé aux étudiants en histoire. Ceux de premier cycle ne risquent d’y voir que quelques expressions courantes de leur professeur, quelques dieux romains, quelques titres comme ‘tribuns’ ou ‘consuls’, des institutions comme le ‘Sénat’ et quelques grandes campagnes : en Bretagne, contre les Daces, en Espagne, contre les Parthes et en Judée. Mais comme le lecteur langda, ils ne pourront s’y plonger pleinement. D’ailleurs, rare sont les universités qui étudient cette période en premier cycle, on lui préfère en général les deux premiers siècles avant l’ère nouvelle et le siècle de Jules César et d’Auguste dont les noms deviendront des titres. Ceux de second cycle ou surtout troisième cycle spécialisés en histoire romaine et dans la période du IIe siècle devraient le connaître sans exception. Même si ça n’est qu’un roman, ce n’est en fait qu’une interprétation du passé, comme l’histoire elle-même.

 

Le lecteur commun, lui, devra se passionner pour l’imagination d’un empereur et d’un monde qu’il ne connaît pas et qu’il découvre pour vraiment en saisir chaque composante. Il faut se plonger dans ce monde si particulier et personnel des Mémoires d’Hadrien pour l’apprécier à sa juste valeur. En fait c’est comme un blog. Un témoignage personnel où le témoin s’est pris pour le centre du monde. Mais un excellent blog !

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2 novembre 2009 1 02 /11 /novembre /2009 17:27

Jean d’Ormesson, Histoire du Juif errant, Paris : Editions Gallimard, 1990

 

 Jean d'Ormesson. Histoire du Juif errant

On touche là encore à un grand auteur, et par conséquent à un grand livre. Par son érudition bien sûr, par son sujet aussi. Et les deux se combinent à merveille.

 

Jean d’Ormesson de l’Académie française s’attaque après Eugène Sue à l’Histoire du Juif errant. Comme Noah Gordon après lui dans Le dernier juif, il prend un juif et le fait marcher, beaucoup marcher. Pas seulement en Espagne mais presque partout dans le monde. Un grand sujet qui l’emmène et nous emporte à travers tous les âges, de la Judée antique à Gengis Khân, des Ostrogoths aux voyages sur mer des Vikings jusqu’au Groenland et au Vinland, de Bouddha à la bataille d’Al-Qadissiya où les Arabes l’emportent sur les Perses et islamisent le pays, des empereurs chinois à la découverte de l’Amérique auprès de Christophe Colomb et de Massada à Chateaubriand. Le livre est érudit, plein d’histoires et de découvertes. Il fera le bonheur de n’importe quel étudiant en histoire ou de n’importe quel féru d’histoire. Il résume même en un sens toutes les grandes périodes et toutes les grandes peuplades ou grands peuples qu’un étudiant de premier cycle doit apprendre (ou au moins avoir entendu). De ce point de vue il est vivement conseillé.

On regrette peut-être que quelques grandes périodes de l’histoire juive manquent. Le sionisme d’abord n’est abordé qu’à travers une seule histoire — et encore pas directement — celle du sauvetage des otages israéliens en 1976 à Entebbe. L’auteur ne consacre pas ou peu de pages non plus à la grande époque des Juifs en Pologne depuis le XVe siècle (quelques passages peut-être évoquent seulement le pays) et surtout aux célèbres pogroms de l’Empire russe fin du XIXe et début du vingtième siècle. Il leur préfère la Révolution française et la restauration. La Shoah elle-même n’est qu’entrevue, le sujet est semble-t-il volontairement un peu laissé de côté, le personnage n’y faisant allusion qu’une fois. Le Maghreb, les Etats-Unis ou l’Amérique latine sont eux aussi presque absents. Mais l’espace et le temps parcourus sont gigantesques et on ne peut pas tout voir ou tout faire. C’est en fait d’ailleurs tout le XXe siècle en somme qui est un peu réduit par l’auteur, sans doute volontairement et peut-être parce qu’il n’est qu’un siècle parmi d’autres. L’histoire du XXe siècle et de ses juifs, de son juif errant, est probablement aussi encore trop d’actualité, trop conflictuelle, trop controversée peut-être et on peut penser que Jean d’Ormesson a préféré se concentrer sur l’antiquité, le Moyen-âge et le XIXe siècle. Probablement aussi par préférences personnelles, ce qui explique que certaines grandes périodes de l’histoire des Juifs ne soient que survolées. En fin de compte on n’a tout de même pas à se plaindre.

 

D’un point de vue littéraire c’est aussi une réussite, on n’obtient pas une place à l’Académie française n’importe comment ! L’écriture est belle et la lecture limpide mais surtout, Jean d’Ormesson s’amuse. Il joue avec son lecteur par le biais de son personnage. Car le premier ne nous raconte pas l’histoire des juifs au pluriel. Non il a choisi UN juif errant. Un homme, Ahasvérus, qui parce qu’il a refusé un verre d’eau au christ sur sa croix, est condamné à vivre plus de mille ans. Aussi cet ancien ami de Marie-Madeleine, ce Galiléen maudit devient-il l’ami de Barrabas, de Christophe Colomb, d’Alaric roi des Wisigoths, du roi des Hérules et d’Odoacre, roi des Ostrogoths. Il connait la construction de la muraille de Chine, le bouleversement de l’Asie par le message bouddhiste, la naissance du zéro en Inde, la résistance de l’arianisme puis du nestorianisme au catholicisme romain, il est contemporain du Concile de Nicée et de celui d’Ephée, et il se fait défenseur de Frédéric II de Hohenstaufen, puissant des puissants, et de Saint François d’Assise, défenseur des nécessiteux. Surtout, au fil des ans et des aventures, Ahasvérus devient Isaac Laquedem, Simon Fussgänger, Cartaphilus, Luis de Torres, Omar Ibn Battûta, Hiuan-tsang, Démétrios ou encore Ragnar le Savant. Cet homme, Isaac Laquedem, ce juif errant, est celui qui, assis à notre époque à une terrasse de café au pied de la Douane de mer à Venise avec le narrateur et son amie Marie, leur raconte et nous raconte ses histoires, sa vie, ces contes, ces « fables qui ressemblent à des choses vraies, ou peut-être plutôt des choses vraies qui ressemblent à des fables » (page176),  à travers les siècles.

 

C’est là que l’ouvrage prend un air de littérature contemporaine car les jeux littéraires sont nombreux et bien menés. Le livre, avec ses 629 pages, est peut-être un peu long à mon goût. Certains auteurs cultivent l’art des gros livres mais prennent avec le risque d’en faire trop. Ici toutefois, la longueur est nuancée par l’organisation très originale du roman. Il existe trois grandes parties, chacune divisée par une trentaine peut-être quarantaine de tous petits chapitres, d’une, deux, trois, maximum 8 pages. Il faut attendre la fin de la première partie, soit 176 pages, pour être sûr de ce qu’il s’agit, même si on en a une idée après quelques dizaines de pages. Chaque chapitre change d’époque, et d’histoire. Le narrateur nous retranscrit les histoires que Simon Fussgänger lui a contées. Une fois il est assis avec lui et philosophe sur la mort, l’amour ou la subjectivité des choses. Une autre fois il est auprès de Napoléon ou de Ponce Pilate. Une histoire s’étale en fait sur deux, trois ou quatre chapitres environ, mais elle est à chaque fois interrompue par une autre histoire. De la même façon que Cartaphilus passe du coq à l’âne lorsqu’il raconte ses fables, sautant d’un souvenir à un autre, Jean d’Ormesson nous ballade par le biais de tous petits chapitres. Le procédé est original et permet même à celui qui le souhaite, de choisir ses chapitres, sans rien rater de la petite histoire. Les chapitres ne sont séparés que par un saut à la page suivante et les titres de chacun ne figurent qu’en table des matières, mais celui qui le veut peut tout à fait décider de préférer lire seulement certaines histoires plutôt que d’autres. S’il parvient à deviner le contenu à la seule lecture du titre en fin d’ouvrage. J’aurais par exemple privilégié les fables antiques et médiévales et laissé les modernes qui m’ont moins attirées. Sans doute car les récits qui touchaient aux Romains, aux Grecs, aux Mongols ou aux Germains sont plus épiques. Le jeu littéraire en tout cas permet d’alterner le sujet, de faire des pauses, de se détendre et d’attiser le suspens aussi, parfois.

Jean d’Ormesson y ajoute en outre des lettres d’un roi à un autre, le journal d’un lieutenant, des correspondances, des poésies surtout, des complaintes, des chants et même, et là le truc décoiffe! des exclamations dans des langues anciennes et incompréhensibles telles que le bashgali.

 

Pour finir je dirai donc que Jean d’Ormesson est un écrivain qu’il faut connaître et qu’il faut lire au moins une fois, alors pourquoi ne pas commencer avec la grande Histoire du Juif errant ?

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