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1 mars 2011 2 01 /03 /mars /2011 16:20

 

Par Misha Uzan : http://mishauzan.over-blog.com

 

Richard L. Rubinstein, Jihad et génocide nucléaire, Clamecy : Editions Les Provinciales, ovtobre 2010, traduit de l’américain par Ghislain Chaufour, New York : Rowman & Littlefield Publishers, 2010, pour la version américaine

 

Rubinstein.-Jihad-et-genocide-nucleaire.jpg

 

Avec Richard L. Rubinstein et Jihad et génocide nucléaire, les éditions Les Provinciales ont misé sur du lourd. Professeur émérite à l’Université de Bridgeport et spécialiste de la Shoah, l’auteur n’en est pas à son premier ouvrage, même si seuls deux de ses livres ont été traduits en français. C’est le troisième. Alors qu’il achevait un nouveau livre sur la Shoah, les tours du World Trade Center s’écroulaient. Spécialiste du génocide, Rubinstein comprit qu’un nouveau défi ouvrait le XXIe siècle, la menace d’une nouvelle guerre, d’un nouveau combat, d’un nouveau génocide si on en laissait la possibilité à ceux qui le cherchent. C’est pourquoi il a écrit ce livre. Etudier la question du génocide à travers l'idée de Jihad dans l'islam radical.

 

Richard.-L.-Rubinstein.jpgOn s’en doute, évidemment, la menace iranienne est portée au premier plan et constitue une partie de l’analyse, mais pas seulement, loin de là. En six chapitres, Rubinstein analyse successivement la relation de l’islam avec la guerre, le cas du génocide arménien, la relation de l’Islam avec les nazis en leur temps et aujourd’hui , ainsi que les guerres du pétrole et l’antisémitisme, et bien sûr le cas du génocide nucléaire et la tentation de l’apocalypse avant de finir par essayer de comprendre les fruits de cette haine. On le voit la palette étudiée par l’auteur est très large. Elle l’est avec le professionnalisme, le savoir et l’expérience qui caractérisent ces grands professeurs de Harvard, de Princeton ou des grandes universités américaines. Rubinstein en effet, appartient à cette catégorie d’universitaires, de savants, qui réussissent à passer en revue, et avec précision, les difficultés que rencontrent des sociétés aussi différentes que les Etats-Unis, l’Angleterre, la France, l’Allemagne et les pays musulmans. Il est très rare de relever un manque de connaissance. A condition évidemment de ne pas rejeter prétentieusement en bloc son analyse, en niant les réalités (ce qui est malheureusement courant), je n’ai relevé qu’un seul raccourci : lorsqu’il aborde (il s’agit de quelques pages mineures seulement, sans conséquence pour sa démonstration) l’opposition chrétienne traditionnelle au sionisme, et ses restes anthropologiques. Il m’a semblé qu’il aurait fallu dire au moins quelques mots du sionisme chrétien qu’on a parfois coutume d’appeler « sionisme de Dieu »[1]. Ceci étant, rien n’est laissé au hasard. Universitaire respecté et consciencieux, chaque propos est étayé par une ou plusieurs notes de référence qui informent le lecteur sur la source de l’affirmation ou bien la complète. Chaque mot est pesé et justifié, aucune accusation n’est faite à l’emporte pièce, Rubinstein mène un travail qui se veut scientifique (même s’il s’agit de sciences sociales et humaines on le sait) et envisage chaque option. Lorsqu’il évoque le programme nucléaire de l’Iran par exemple, l’auteur étudie un à un les rapports remis par les spécialistes de stratégie portés à sa connaissance. Il ne néglige aucun scénario même si, fort de son analyse et c’est là le but de toute étude, il se permet ensuite de souligner les défauts ou manques des uns, et les apports essentiels des autres. Dans son deuxième chapitre, Rubinstein analyse le rôle de l’idéologie islamique dans le génocide arménien. Une prémisse a priori étonnante puisque les massacres de centaines de milliers d’Arméniens à partir de 1915 ont été commis par les Jeunes turcs, nationalistes et laïques. Mais Jihad et génocide nucléaire est à ce titre essentiel pour comprendre, enfin, comment la société islamique, même relativement plus tolérante, de par sa hiérarchie religieuse très inégalitaire, a laissé une empreinte sur la Turquie de la première guerre mondiale, qui a provoqué haine, frustration et ressentiments ouvrant la voie à ces crimes contre l’humanité. Il faut lire aussi ce livre pour mieux connaître le célèbre Hadj Amin al-Husseini, ancien mufti de Jérusalem au temps du mandat britannique, ami d’Hitler et commandant d’une armée de SS bosniaques. Malgré les nombreux commentaires qu’on peut lire sur lui sur internet, seul cet ouvrage donne un regard sur le leader religieux qui permet de tracer, déjà, les lignes d’un mouvement arabiste palestiniste[2] bercé entre la méthode la plus radicale, celle du Cheikh Izz al-Din al-Qassam (dont le nom est aujourd’hui porté par la branche militaire du Hamas) et celle, plus en dents de scie, mais plus manipulatrice, de Hadj Amin al-Husseini. Bien que le mufti soit connu pour son soutien radical au national-socialisme, ce que Rubinstein démontre à nouveau, insistant sur son soutien au génocide juif, il ne cache pas non plus ses doutes et sa conviction initiale, qu’il pourrait venir à bout du sionisme par la voie diplomatique. A aucun moment Richard L. Rubinstein ne se permet la comparaison suivante, mais le comportement et la politique malhonnête du Hadj ne manquent pas de faire penser à un autre leader arabiste palestiniste, qui n’est autre que son neveu, et qui semble avoir appliqué sa méthode avec minutie : Yasser Arafat.

 

On ne s’ennuie donc pas à la lecture de ce livre. Certes la fin est un peu longue. Mais elle le doit surtout aux événements plus qu’à leurs descriptions et analyses. Ainsi en est-il par exemple de la description du jeu mené par la République islamique d’Iran avec les institutions internationales qui enquêtent sur son programme nucléaire. Ce n’est pas tant le texte qui est fastidieux mais la façon dont l’Iran se moque du monde et gagne du temps. Au bout du compte Jihad et génocide nucléaire est un excellent livre et une référence pour quiconque veut comprendre, s’intéresse et s’inquiète du versant génocidaire, et pas seulement belliqueux, du jihad musulman.

 

Retrouvez tous les articles de Misha Uzan sur son blog : http://mishauzan.over-blog.com

 



[1] Lire à ce sujet Claude Duvernoy, Le sionisme de Dieu, Ivry : Editions S.E.R.G. : 1970, voir aussi les excellents et concis chapitres consacrés à ce sujet dans les œuvres de Paul Giniewski

[2] Pour ce terme, se référer à mon article Israël et les intellectuels français, de 1967 à 1982 publié in Controverses, n°7, février 2008

 

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19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 16:55

Samuel Benchetrit, Récit d’un branleur, Editions Julliard, 2000

 

Par Misha Uzan : http://mishauzan.over-blog.com

 

Samuel-Benchetrit.-Recit-d-un-branleur.jpg

 

C’est d’abord pour son titre que ce livre m’a attiré. Glandu d’un temps, j’ai voulu faire quelques lectures sur la paresse, du Livre de la paresse au Récit d’un branleur.

C’est ensuite par hasard, au cours d’une émission de télévision le samedi soir avec Laurent Ruquier, que j’ai découvert son auteur, Samuel Benchetrit. Je dois le dire il ne m’a pas fait très bonne impression. Un peu naïf sur les bords, moralisateur, pédant et presque adolescent attardé, je me suis demandé, avant de le lire, si j’avais bien fait de l’acheter. Heureusement, en occasion il ne m’a pas coûté cher. Et puis au final, et malgré cette première mauvaise impression, ce n’était pas si mal. Pas génial, mais pas si mal.

 

Pas génial parce que dès la première page, dès les premières lignes, Benchetrit fait parler ses personnages avec une grossièreté sans grand intérêt. Pas génial parce que cette grossièreté se répète un peu trop. Pas génial parce que, que ce soit lorsqu’il fait parler des personnages ou lorsqu’il raconte par le biais du narrateur, le branleur, dans les deux cas, c’est écrit en langage parlé. On met du temps à se rendre compte que les pensées du narrateur sont un peu plus soutenues. Dans les paroles des personnages il supprime les signes de la négation écrite, dans le récit, non. En tout cas pas dans le corps du livre. Il faut passer les 20 premières pages pour s’y faire. Le style parlé à l’écrit peut avoir son intérêt mais il faut bien le manier et il ne faut pas en abuser. Donc pas génial parce que ce n’est pas assez réussi.

 

Mais pas si mal parce que les réflexions et les remarques singulières et atypiques du narrateur finissent par nous plaire. Pas si mal parce qu’on s’y attache petit à petit au narrateur Roman Stern, à son chien — bien qu’un peu moins —, à sa tante voire à sa grand-mère sur la fin. On se familiarise avec lui comme avec le danseur du vacarme dans la salle de bal de François Vallejo. On finit par le trouver pas si glandeur ce branleur, et pas si bête cet idiot, pas si paresseux cet héritier devenu petit chef d’une entreprise originale. On finit même par percevoir quelques caractéristiques personnelles de l’auteur dans le narrateur : son terroir tout d’abord à Champigny-sur-Marne dans le 94 et donc les environs (ce qui devrait plaire aux habitants du 94 décidément gâtés par certains auteurs — Maurice g dantec, les racines du mal), et puis l’origine de sa famille, la vieille grand-mère, le grand père rabbin décédé, l’oncle religieux illuminé, juif puis chrétien puis bouddhiste, et puis le désintérêt du narrateur pour toutes ces traditions. Sans savoir ce qui tient exactement du réel, on sent quelque chose de personnel, d’intime, et c’est toujours ce qui plaît dans un roman.

 

Après les 20 premières pages, Benchetrit se perd moins dans une vulgarité plutôt inutile au début. Il reste toutefois encore à mettre un peu d’ordre dans les événements. On ne comprend pas trop le rôle de J-F mis à part le fait de le remplacer au travail quand il fait autre chose, on ne perçoit que mal l’intérêt de son amour absurde pour Marie Iram ainsi que son décès, et on ne trouve pas toujours de logique à l’action du narrateur Certes on a compris, c’est un branleur, une tête en l’air, un rêveur et quelqu’un qui ne fait pas grand-chose de sa vie donc une histoire qui n’a pas besoin de particulièrement de logique, mais celle-ci aurait néanmoins gagné à être, ou bien resserrée sur une action particulière — sa Société des plaintes par exemple (qui soit dit en passant fait un peu penser au Bureau des plaintes sur France 2), ou bien plus éparpillée encore, de façon à prendre comme thème l’éparpillement en soi, c’est-à-dire l’incertitude du narrateur, sa tendance à ne rien faire jusqu’au bout, à glander comme un vrai branleur.

 

C’est un petit livre de branleur, par un branleur pour des branleurs. Ca ne convaincra pas les grands auteurs ou les amoureux de grande littérature, mais les jeunes branleurs de classe littéraire ou les étudiants branleurs. Ca peut leur rappeler un peu de souvenir, les faire rire ou les mettre en garde, ce ne serait pas plus mal non plus. C’est un branleur qui vous le dit.

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12 février 2011 6 12 /02 /février /2011 18:51

 

Par Misha Uzan : http://mishauzan.over-blog.com

 

Guillaume Musso, Parce que je t’aime, Paris : Editions XO, 2007

 

Guillaume-Musso.Parce-que-je-t-aime.jpg

 

Pour la deuxième fois je me suis laissé tenter par la lecture d’un Guillaume Musso (voir notre article Guillaume Musso, Et après). Sur instigation de ma femme qui l’a laissé outrageusement traîner sur la table de nuit après l’avoir achevé, j’ai fini par ouvrir Parce que je t’aime et je l’ai lu. J’ai été étonné de la rapidité avec laquelle je l’ai avalé, sans me forcer. Car c’est sûr, encore une fois, Musso est un maître dans l’art du suspense. Je ne dirais pas en revanche qu’il est maître en littérature. Il a lu c’est sûr, il est passionné par la littérature et, à moins de piocher au hasard, il nous le montre par l’étendue des citations, adages et proverbes qui accompagnent chaque chapitre. Il a également un savoir faire dans le jeu littéraire. Sans doute inspiré par des écoles américaines, puisqu’elles sont les plus connues et réputées, il s’amuse avec les flash-back, le suivi d’un personnage, puis d’un autre, des chapitres faits de coupures de presse … et autres figures littéraires. On est pris par l’histoire ça ne fait pas de doute. On veut savoir ce qui est arrivé à Layla, la fille de Mark, ce grand psychiatre. Comment a-t-elle pu être capturée puis retrouvée cinq and plus tard, jour pour jour, exactement au même endroit ? On veut comprendre quel rôle joue Connor son meilleur ami et Nicole Hattaway, la femme de Mark. Et quel est le lien avec Evie, la jeune fille qui veut tuer un homme, et avec Allison la starlette à la Paris Hilton qui se confie à Mark. Personnellement j’ai été un peu déçu par la fin, ce n’est pas trop mon truc, mais ça a plu à ma femme.

 

Guillaume MussoEn revanche il faut le mentionner, Parce que je t’aime ressemble plus au scénario d’un film qu’à un livre. Je conçois certes le snobisme intrinsèque à la lecture, c’est un sentiment que ressentent souvent ceux qui ne lisent pas beaucoup, j’ai parfois pu ressentir comme eux et c’est une question qui m’interpelle. Cette façon de mettre son imaginaire par écrit, de raconter sa vie, de raconter des histoires sous des formes et des règles précises, de s’extasier par la manipulation du langage ou par la tenue de certains propos. Ce n’est pas pour rien si la littérature a ses propres règles que les nouveaux courants démontent et refont, puis reprennent et rechangent, et critiquent et admirent. Comme tout art il évolue avec son temps. On le préfère dans le passé, on aime le présent, on aime un mouvement ou on ne l’aime pas, ou alors on ne le comprend pas du tout. Le problème avec ce livre de Musso c’est qu’il ne s’agit pas vraiment de littérature. C’est une histoire, certes, plutôt bonne. Il y a une volonté d’écrire, de jouer avec les mots, avec les courants, avec les idées. Mais il y a trop de lieux communs, trop d’américanismes, trop de précisions non littéraires. C’est un excellent scénario pour un film, on le voit dès le début et c’est ce qui en fait une bonne histoire. Mais il n’y a pas de prouesse littéraire. Tous les sentiments, faits et gestes, sont posés à plat, expliqués comme s’il s’agissait de faire comprendre à l’acteur qui l’interprétera les pensées de l’auteur, la façon dont il veut qu’on joue la scène.

 

Ayant été amené dans ma jeunesse à faire du théâtre et même un tout petit peu de cinéma (eh oui !), j’ai eu l’occasion de lire des scénarios de films très moyens. Musso est bien au-dessus de cela. Le problème c’est qu’on parle d’un livre. A la fin de l’ouvrage l’auteur remercie ses fans pour faire vivre ses histoires et se mêler à ses personnages, à ses univers. Pas de doute ce sont de belles histoires, de bons personnages, des univers particuliers (bien que trop ressemblants parfois d’un livre à l’autre) : il s’agit bien d’un talent d’auteur … peut-être pas d’écrivain en revanche, c’est une chose différente.

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5 février 2011 6 05 /02 /février /2011 16:51

Jean Echenoz, Des éclairs, Paris : Les Editions de Minuit, septembre 2010

 

 Jean-Echenoz.-Des-eclairs.jpg

 

Voici encore un livre dont le titre ne permet pas directement de comprendre le sujet. C’est très courant en vérité. Ceci étant, le cas est plus facile que pour L’insomnie des étoiles de Marc Dugain. Ici les éclairs, on s’en doute dès le début du livre, voire dès la quatrième de couverture avec la « compagnie des éclairs » font référence à la passion du personnage principal, Gregor, le génie ingénieur en électricité, dont la vie romanesque fut inspirée par celle de Nikola Testla (1856-1943) et les récits qui en ont été faits. Il ne s’agit pas d’un simple ingénieur, mais véritablement d’un génie passionné par l’électricité et aussi par ses propres idées. Un fou de la puissance électrique et l’inventeur entre autres du néon, du radar, et du courant alternatif. Sauf que ces merveilleuses inventions qu’on connaît tous aujourd’hui, au moins dans les films, dans sa maison (ou celle des autres) et à l’école, mais dont on ne comprend pour autant pas le fonctionnement, lui ont été généralement piquées par d’autres, de son vivant ou plus tard. Et c’est souvent de façon posthume qu’on a reconnu l’importance de la contribution de Gregor-Nikola.

 

C’est bien le problème de Gregor, que nous conte avec légèreté Jean Echenoz. Le pauvre génie est tellement perdu dans ses idées révolutionnaires qu’il oublie de déposer les brevets, ou ne les protège pas assez, et tout lui passe sous le nez. De fil en aiguille il perd projet après l’autre et on le dénigre à New York et bientôt dans le patelin où il s’est retiré.

 

Jean EchenozL’histoire est originale et Jean Echenoz qui n’est plus un débutant ni dans l’art du roman ni dans la biographie romanesque nous la raconte bien. On est tout de suite frappé par l’écriture qui coule, à la troisième personne du présent de narration, avec un narrateur qui s’exprime de temps à autre directement avec le lecteur. Le vocabulaire prend parfois un tour scientifique lorsqu’il s’agit de donner quelques détails sur les projets de Gregor mais ce n’est jamais trop complexe et au contraire cela solidifie le texte. Ceci étant bien que courte histoire de 174 pages pas trop serrées, les péripéties de l’histoire se répètent parfois un peu. Ca fait d’ailleurs partie du style de répétition d’Echenoz. C’est la faute de Gregor qui recommence les mêmes erreurs. On voit la fin se profiler un peu facilement certes, encore une fois c’est voulu par l’auteur. Le livre manque aussi d’un peu de romantisme, de sentiment profond, de choc, c’est parfois trop plat. C’est encore la faute de Gregor, retiré, incapable d’exploser. A mon sens ce n’est ni le livre du siècle, ni un livre à retenir comme incontournable ou simplement un chouette livre fortement conseillé, mais c’est un moyen de découvrir une histoire originale sur un homme original d’une façon détendue, dans un style souple, agréable, contribuant à une littérature contemporaine nouvelle.

 

L’auteur, Jean Echenoz n’en est plus à son premier roman : il fut le vainqueur du prix Médicis en 1983 pour Cherokee ainsi que du prix Goncourt en 1999 pour Je m’en vais et auteur d’une douzaine de romans aux Editions de Minuit depuis 1979. Mélangeant l’écriture romanesque, baroque, classique, pratiquant la technique du nouveau roman, du roman géographique, de la biographie fictive et du minimalisme littéraire, l’œuvre de Jean Echenoz a un caractère original, postmoderne parfois et dont la particularité se ressent dès les premières lignes. Après Ravel abordant la vie du célèbre compositeur et Courir à propos d’Emil Zatopek, Des éclairs vient achever une série de trois fictions biographiques. Au suivant.

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12 janvier 2011 3 12 /01 /janvier /2011 12:24

Marc Dugain, L’insomnie des étoiles, Paris : Gallimard, 2010

 

Par Misha Uzan.

 

 Marc-Dugain.-L-insomnie-des-etoiles.jpg

Marc Dugain est un écrivain français pour lequel la guerre, semble-t-il, tient une place non négligeable. Bien que ces personnages soient variés, le thème de la guerre, qu’il a connue parle biais de son grand père, « gueule cassée » de la Grande Guerre, est incontestablement récurrent dans son oeuvre. On le retrouve dans La Chambre des Officiers (Jean Claude Lattès, 1999), son premier roman, qui aborde le cas d’un mutilé du visage lors de la première guerre mondiale, ou plus récemment dans Une exécution ordinaire (Gallimard, 2007), au sein des rouages du stalinisme et du sous-marin Koursk sous Poutine. On retrouve ce thème à nouveau dans L’insomnie des étoiles. Cette fois, cet ancien entrepreneur qui a fait succès dans l’aéronautique a décidé de s’attaquer à la seconde guerre mondiale. A deux moments précis et à deux faits spécifiques : d’une part la fin de la guerre, l’occupation française dans une région reculée au sud de l’Allemagne et le meurtre d’un allemand par un autre allemand, a priori simple fait divers ; d’autre part un retour sur le début de la guerre, un hôpital psychiatrique vide et le premier programme d’extermination décidé par le Reich, la « mort par faveur » des handicapés mentaux.

Le premier moment n’est qu’une excuse mais c’est là que toute la scène se passe. Maria Richter est une jeune fille d’à peine seize ans, abandonnée dans sa maison reculée elle est témoin d’un meurtre par un policier allemand sur un autre homme. Une compagnie militaire française la récupère, le capitaine Louyre la prend en charge et cherche à tout prix à résoudre l’énigme. Une simple enquête de voisinage le mène à un autre cas, apparemment sans aucun lien : l’eugénisme nazi pour la perfection de la race en commençant par l’élimination des éléments atteints de maladies mentales. Le docteur Halfinger était le directeur d’un hôpital psychiatrique dont l’essentiel des patients ont été effacés par la politique d’Hitler jusqu’à 41, lorsque l’Eglise, par le biais de ses évêques, de ses curés, de leur prêche, parvient à faire cesser le massacre. C’est de sa bouche que Louyre apprend tous les détails de l’opération décidée en plus haut lieu.

 

Marc-Dugain.jpgBien que roman, l’histoire se fonde évidemment sur des faits réels et nous livre une monographie d’un cas d’eugénisme à grande échelle. On apprend nombre de détails sur l’organisation du massacre, la volonté nazie d’épargner aux bourreaux (oui les bourreaux !) le choc psychologique représenté par le meurtre de masse[1], ou encore comment les juifs retardés mentaux ont été exclus de cette mort euthanasique pour ne pas leur faire cet « honneur ». Exclus des exclus, handicapés ils restaient juifs. L’auteur par le biais du témoignage fictif de Halfinger, un psychiatre membre du parti national-socialiste et qui ne cache pas sa haine du juif, naturelle selon lui, ne tait pas non plus la résistance qu’ont pu opposer les Eglises, catholique et protestante, au niveau local, national et international (ce dont n’ont pas bénéficié les juifs) à ce programme d’extermination.

 

Pour tous ces paramètres le livre a son intérêt. Pour autant le lien entre les deux histoires est tardif et pas totalement élucidé il me semble. Le titre lui-même, L’insomnie des étoiles, reste évasif. Marc Degain tente de traiter un cas général, le massacre, et un cas particulier, celui de Maria Richter, dans le même temps, l’un s’imbriquant dans l’autre. Mais la réussite est contestable, pas assez précise, trop froide. On est ni dans un roman où les histoires s’emboîtent les unes dans les autres pour aboutir à une seule, où les personnages sont liés les uns aux autres sans le savoir, ni dans une véritable instigation romanesque faisant la lumière sur l’assassinat de masse. On fait un peu de ci et un peu de ça, mais pas vraiment bien des deux. Certains passages n’ont pas tout à fait de suite ni de réel intérêt, ils se lisent, simplement. L’isolement de Maria Richter puis son rapport au soldat qui monte la garde de sa chambre auraient pu être poussé, faire l’objet d’une histoire, d’un thème en soi. Mais le narrateur change de direction sans qu’on comprenne vraiment pourquoi. On parvient en outre tardivement au sujet principal, trop sans doute. Au milieu du thème de l’eugénisme, centré sur les handicapés mentaux, quelques phrases sont lancées sur les Juifs, et puis un ou deux mots sur les homosexuels ou les communistes. On sent l’envie de l’auteur de souligner l’idéologie eugéniste globalisée des nazis, mais les choses sont effleurées. Ou il en dit trop ou il n’en dit pas assez. La narration est correcte, propre, au passé narratif et à la troisième personne, mais sans style littéraire marquant ou déroutant. Un manque d’audace et de folie dans l’écriture que n’explique pas totalement le sujet puisque par moments, le narrateur laisse échapper quelques belles phrases subjectives sur la folie romantique allemande. On en aurait aimé plus ! Le livre contient aussi beaucoup de dialogues par lesquels le lecteur est informé : c’est pratique, c’est facile à lire et pas ennuyeux c’est vrai, mais ça ne fait pas une littérature à couper le souffle. C’est une des difficultés propres au roman historique.

 

Marc Dugain signe là son septième roman, perspicace et amateur de grands sujets qui ont tout leur sens et devraient intéresser le lecteur, il ne se démarque pas non plus, à mon sens, comme un auteur incontournable.



[1] Voir à ce sujet la question des massacres de Juifs pratiqués par les Einsatzgruppen. Voir la thèse de Christopher Browning, Des hommes ordinaires : le 101 bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne, Paris : Les Belles lettres, trad. de l'anglais par Élie Barnavi, préface de Pierre Vidal-Naquet ; ainsi que celle de Daniel Goldhagen, Les bourreaux volontaires de Hitler : les Allemands ordinaires et l'holocauste, Paris : Editions du Seuil, 1998

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20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 23:42

Bat Ye’Or, L’Europe et le spectre du califat, Paris : Editions Les Provinciales, 2010, www.lesprovinciales.fr

 

La première véritable critique du dernier livre de Bat Ye'Or.

 

Par Misha Uzan.

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 Bat-Ye-Or.-L-Europe-et-le-spectre-du-Califat.jpg

 

Après le choc d’Eurabia, l’axe euro-arabe (Jean-Cyrille Godefroy, 2006), Bat Ye’or frappe à nouveau un grand coup avec L’Europe et le spectre du Califat. Celle dont le nom d’écriture signifie « fille du Nil » en hébreu, déchue de la nationalité égyptienne en 1955 parce que juive, se consacre à nouveau aux rapports entre l’Europe et les Etats arabo-musulmans et aux pressions islamiques sur l’Union européenne. Plus léger qu’Eurabia, ce petit essai devait ravir ceux qui n’ont pas eu la force d’aller au bout de la lourdeur démonstrative pleine de textes et de protocoles de son précédent livre. Voilà une version plus accessible qui ravira le grand public.

 

Ceci étant Bat Ye’or est une historienne et non pas une philosophe. L’Europe et le spectre du Califat, comme Eurabia, fait une histoire du temps présent. Une histoire que le jargon historiographique qualifierait d’histoire d’en haut, politique protocolaire et institutionnelle. Il ne s’agit donc pas d’une histoire sociale, d’en bas : Bat Ye’or n’aborde pas en particulier les mosquées de rue, l’accroissement des revendications communautaires musulmanes en Europe ou les pressions locales islamiques. Elle se consacre au contraire à l’histoire des pressions de l’OCI, l’Organisation de la Conférence islamique, la deuxième plus grande organisation internationale après l’ONU, forte de 57 Etats musulmans et une autorité (l’OLP), et de près d’un milliard trois cent millions de musulmans, sur l’Union européenne.

 

Mais le livre de Bat Ye’or est entre deux. D’une part elle fait œuvre d’histoire et l’écriture s’en ressent, étayant chaque argument par des déclarations, des décisions, des résolutions ; d’autre part c’est un essai et donc une argumentation plaidant une thèse. Or on balance toujours entre les deux. C’est plus qu’un simple essai historique qui prendrait le parti d’une certaine vision de l’histoire (comme une histoire de l’Europe par Bat Ye’or) mais moins qu’un livre académique universitaire qui se voudrait totalement scientifique et qui pour cela, éviterait toute controverse. Son propos est en outre trop tranché pour ne pas créer de controverse. Car elle va à l’encontre des politiques multilatérales européennes menées depuis les années 70. Par exemple le simple terme de « dhimmitude » pour décrire le statut des dhimmis en terre conquise par l’islam est contesté par ceux qui lui préfèrent le terme de « dhimmité », « dhimmitude » rappelant volontairement l’idée de servitude. En l’espèce toutefois c’est un faux débat, dhimmité est un euphémisme et un terme politiquement correct il faut bien le dire puisque le statut de dhimmi équivaut bel et bien à une soumission des non musulmans aux musulmans et donc à une forme de servitude. Bet Ye’or mentionne à ce propos avec raison au début de l’ouvrage le fait que le mot de « dhimmi » est banni du monde universitaire et qu’on réprimande les étudiants qui l’utilisent. Or on ne voit pas au nom de quoi. Ce simple scandale est représentatif du propos du livre. Bat Ye’or montre en effet à quel point la politique menée par l’OCI à l’intérieur du Dialogue euro-arabe et de l’Alliance des Civilisations créée par Javier Solana en 2005, c’est-à-dire une politique non démocratique — les Etats membres de l’OCI sont presque tous des dictatures féroces —, impérialiste et véritablement colonisatrice trouve un accueil courtois, souvent naïf et parfois même généreux au sein de l’Union européenne. Il convient d’être clair. Bat Ye’or insiste sur le caractère à la fois religieux et politique de l’OCI et sur son but déclarer de faire progresser l’islam où il se trouve. C’est la partie la moins discutable de l’œuvre : la cumulation des ouvrages de l’auteur, de ceux d’autres auteurs d’obédiences politiques très diverses, ainsi que les déclarations, les alliances et les concepts utilisés par l’OCI — une organisation proche des Frères musulmans et de la Ligueislamique mondiale d’obédience wahhabite, organisation ayant émis la Déclarationdu Caire des droits de l’homme en Islam (1990), qui n’a rien à voir avec la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme — ne permet pas d’en douter. L’OCI en outre ne s’en  cache pas : elle a une vision islamique du monde, elle vise à terme l’islamisation du monde, croyant en l’islam comme seule religion et elle s’applique à le réaliser avec les moyens qui sont les siens. Il ne s’agit pas des populations musulmanes, mais il s’agit du but commun et des décisions prises ensemble par tous les Etats qui forment cette organisation. Celle-ci entend pénétrer en Europe et ailleurs, faire pression par les moyens qu’elle estime nécessaire et défendre sa position islamique. On pourrait même ajouter qu’après tout c’est de bonne guerre. Le problème est qu’on ne partage pas nécessairement la vision islamique du monde défendue par l’OCI et qu’on a tout simplement le droit de s’y opposer.

 

Bat-Ye-Or.jpgS’ouvre alors le deuxième propos de l’ouvrage : la réaction de l’Europe. Comme dans Eurabia, Bat Ye’Or souligne le commencement décisif de la percée de l’OCI : le krach pétrolier de 1973 et les pressions qui suivirent. Elle poursuit sa réflexion jusqu’aux événements les plus récents comme l’Union méditerranéenne de Nicolas Sarkozy en 2008 ou les conséquences de la flottille vers Gaza en juin 2010. On souscrit à sa démonstration lorsqu’elle montre que les décisions de l’UE reprennent parfois mot pour mot celles de l’OCI ou que l’Union européenne se couche devant les pressions d’une Organisation qui utilise les populations musulmanes d’Europe dans son combat, les ressources énergétiques de ses pays membres et le poids financier de certains de ceux-ci qui comptent parmi les pays les plus riches de la planète. On souscrit aussi lorsqu’elle souligne le fait que les accords passés entre l’UE et l’OCI sont fondés sur des bases tronquées, pour ne pas dire hypocrites puisque d’une part les demandes et pressions faites par l’OCI pour l’islam en Europe ne trouvent aucune réciprocité en pays d’islam, et puisque d’autre part les concepts utilisés en Europe et en Islam relèvent de significations totalement différentes et souvent opposées comme leurs textes fondateurs le prouvent. Se crée donc un malentendu que Bat Ye’Or dénonce et dont on a du mal à imaginer qu’il soit ignoré par les dirigeants de l’UE. Confirmées par les déclarations de certains hommes ou anciens acteurs politiques, certaines actions sont franchement choquantes et on a même du mal à y croire tellement elles le sont. Ainsi en est-il des accords qu’elle révèle dans Eurabia et qui consistent pour les Européens à accueillir sur leur sol des revendications de l’OCI qui s’assimilent à de véritables ingérences, et ce depuis les années 70, pour deux raisons principales : les ressources énergétiques — pétrole en premier lieu bien entendu — et la cessation du terrorisme islamique sur leur sol et contre leurs intérêts dans le monde. D’autant que la fin du terrorisme sur le sol européen ne fut jamais totale et toujours soumise aux aléas des divers groupes terroristes et des revirements politiques du moment.

 

En revanche l’ouvrage connaît quelques lacunes. Comme dit plus haut, la qualité d’essai historique et non de réflexion philosophique pose quelques difficultés. Sur quelques points précis les sources de l’auteur sont principalement des articles de journaux et des déclarations d’homme politique. Aussi, bien qu’informations importantes et probables, elles restent partielles, souvent faites d’opinions et ne constituent pas des faits prouvés. A d’autres moments aussi, surtout au début de l’ouvrage, on ne sait plus si les décisions prises par l’Union européenne relèvent du malentendu relevé plus haut et d’une faiblesse politique, cédant à la pression de l’OCI ou, comme on a tendance à le comprendre par moments, si elles relèvent d’un choix délibéré de certains acteurs politiques et hauts fonctionnaires de se soumettre. Auquel cas il existe une petite tendance à dériver vers une théorie du complot même si le mot n’est jamais écrit et que cette impression se ressent principalement dans les premières pages sous les coups du terrorisme des années 70 et d’hommes politiques européens au passé nazi. On a également du mal à croire à une totale unité européenne entre les années 70 et aujourd’hui. On décèle bien quelques tendances générales qui n’ont pas changé mais on a parfois l’impression que le propos est trop direct, pas assez nuancé, du moins qu’il tarde à le faire puisque c’est moins vrai plus loin dans l’ouvrage. Enfin, travaux d’une historienne, ceux de Bat Ye’Or auraient néanmoins besoin d’être complétés par des travaux faits en philosophe pour expliquer des points de vue sur lesquels elle ne s’attarde pas. Par exemple l’auteur indique la volonté de l’OCI de faire condamner l’islamophobie dans l’Union européenne au même titre que l’antisémitisme. Mais elle ne s’attarde pas en philosophe à nous montrer pourquoi c’est une absurdité, l’islamophobie étant une critique de l’islam comme idéologie tandis que l’antisémitisme est un phénomène historique et sociologique de haine raciale porté contre les Juifs en tant que peuple.

 

Reste toutefois quelques apports indéniables à l’ouvrage : la démonstration de la politique suicidaire européenne en matière de préservation de son identité comme on l’a dit, la critique du multilatéralisme en politique internationale contournant les procédures démocratiques nationales au profit des pressions de dictatures plus nombreuses, la critique du multiculturalisme à outrance dans sa négation d’une identité nationale ou civilisatrice (qui place souvent l’Europe sans réponse adéquate face aux revendications communautaires citoyennes, de l’intérieur) et enfin l’insistance sur les conceptions islamiques en matière de dhimmis, de conquête, de retour islamique sur des territoires considérés comme musulmans par essence, etc.

 

Il resterait beaucoup d’autres points à étudier dans le détail. Le défaut de l’ouvrage en soi est qu’il aborde un phénomène trop gros et trop complexe pour pouvoir en expliquer tous les ressorts, d’où nos critiques et nos réserves, mais il a l’avantage de dénoncer l’absence de réciprocité au niveau international, les pressions scandaleuses de dictatures religieuses et la faiblesse des démocraties européennes et surtout de prévenir de dangers annoncés, pensés et opérés par certains groupes et certaines organisations dont on peut penser qu’ils sont peu recommandables ou peu respectueux des droits de l’homme, de la démocratie, et des minorités.

 

Qu’on aime ou qu’on n'aime pas Bat Ye’Or, qu’on soit un convaincu qui se renforce dans ses idées ou un hostile pour qui son texte est inaudible, il faut la lire, ne serait-ce que pour la connaître vraiment et prendre en compte son discours dans les débats sur l’Europe et l’Islam.

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16 novembre 2010 2 16 /11 /novembre /2010 22:10

Pascal Bruckner, La Tentation de l’innocence, Paris : Grasset & Fasquelle, 1995, Prix médicis de l'essai

 

 Pascal-Bruckner.-La-Tentation-de-l-innocence.jpg

 

La vie est une fête ; reste comme tu es ; dur, dur d’être un adulte ; le bébé est roi ; ne me jugez pas ou je veux être jeune toute ma vie ! Si ces phrases toutes faites sont le fondement de votre vie, votre modèle ou tout simplement celle que vous écrivez à longueur de journée sur votre mur Facebook, alors La Tentation de l’innocence de Pascal Bruckner est le livre qui vous renvoie votre image en plaine tête ! Lisez-le ça vous fera donc du bien !

 

Après s’être attaqué à différents sujets comme la Mélancoliedémocratique (Seuil, 1990) ou la beauté, dans des essais ou par le biais de romans, comme dans Les voleurs de beauté, une nouvelle fois l’auteur de Lunes de fiel s’attaque à un sujet essentiel pour décrire et comprendre notre société occidentale moderne. Comme dans Le Sanglot de l’Homme blanc, en vrai philosophe Pascal Bruckner perçoit les tendances, les défauts, les contradictions de nos sociétés. Le plus intéressant est de constater que nombre des thèmes développés, écrits entre 1993 et 1995, ont littéralement explosés dans les années 2000. Pascal Bruckner a vu juste, en revanche on ne l’a pas écouté. Bien entendu il n’est pas le seul à avoir abordé le thème de la nouvelle irresponsabilité de l’individu, et il s’appuie avec brio sur d’autres études philosophiques et sociologiques (ses références ont été pour moi une vraie révision des auteurs de pensée politique étudiés à l’université), mais il en fait une très belle synthèse, qui a l’avantage d’être relativement concise, claire et abordable. La simple énumération de certains titres de chapitres vous laissera vous faire une idée de l’orientation du livre et de la critique exposée : 1e partie « Le bébé est-il l’avenir de l’homme ? », chapitre 1er « L’individu vainqueur ou le sacre du roi Poussière », 2e partie « Une soif de persécution », chapitre 4 « L’élection par la souffrance », un chapitre primordial, et 3e partie « La concurrence victimaire », chapitre 6 « l’innocence du bourreau ».

 

Toutefois on note que l’essentiel est dit dans les quatre premiers chapitres. En philosophe Bruckner amène doucement son sujet dans le premier chapitre en soulignant l’influence de la pensée de Rousseau sur le règne de l’individu (décidément un penseur de l’individu en même temps que de la structure holiste de la société), l’inventeur de l’ « intimité » — notamment à travers deux ouvrages fréquemment cités : Les rêveries du promeneur solitaire et bien sûr Les Confessions —, venant après Saint Augustin, l’inventeur de l’ « intériorité ». L’individu passant du jugement divin, quoiqu’il fasse, au jugement par les autres, par le monde et par l’Histoire. Face à cette difficulté de la modernité, il choisit l’innocence, l’enfance, l’irresponsabilité. Dans un prolongement de la pensée chrétienne, l’individu ne parvient pas à se détacher de l’idée de l’élévation du pauvre, de l’opprimé, érigé en modèle de vertu, en victime enviée. Les développements des quatre premiers chapitres sont brillants et, à mon sens, tout à fait pertinents, c’est pourquoi nous avons choisi d’en citer de nombreux passages (ci-dessous) qui témoigneront mieux que n’importe quel résumé, de la pensée de l’auteur.

 

Puis le propos se disperse un peu à partir du 5e chapitre, dans la deuxième partie. D’abord parce que celui-ci entend aborder le thème de l’innocence à travers le rapport homme-femme. Or il n’est rien de plus dur que cette relation-là qu’au fond personne n’a jamais maîtrisée et qui est le centre même de toute littérature, voire de tout art, voire de la vie, au moins au niveau individuel. Ceci n’empêche pas Pascal Bruckner d’avoir une analyse fine et élargie. Comme dans le chapitre 4 où la démonstration s’appuie notamment sur des faits juridiques, Pascal Bruckner se fondant notamment mais pas seulement sur l’analyste juridique spécialiste des Etats-Unis Laurent Cohen Tanuggi, le chapitre 5 recourt lui aussi à de nombreuses comparaisons avec l’Amérique du nord et les Etats-Unis, cette « démocratie juridique où le droit limite et encadre l’Etat » tandis que nous vivons dans une « démocratie politique centrée autour de l’Etat » (p.118). Et sans jamais tomber, me semble-t-il, ni dans l’anti-américanisme ni dans l’atlantisme à outrance, l’essayiste souligne la floraison du débat et des mouvements au pays de l’Oncle Sam tout en nous prévenant des dérives survenues que nous ferions mieux d’éviter. Ceci étant, le thème des relations entre les deux sexes étant ce qu’il est, on relève parfois quelques contradictions, même si Bruckner les nuance ; du moins peut-on noter que le propos est moins limpide. De la même façon, les chapitres 6 et 7, qui sont des condensés ou des allongements d’articles publiés dans la revue Esprit en 1993 perturbent un peu le lecteur et, même reliés au thème de l’ensemble de l’ouvrage, l’abordent de façon plus lointaine. Dans la « Concurrence victimaire », la 3e partie, il ne s’agit pas des dernières déclarations de Dieudonné ou de Mouloud Aounit et ses amis du MRAP (rappelons que l’ouvrage date de 1995), mais de la guerre en ex-Yougoslavie, et notamment de la propagande serbe. Sur ce point Pascal Bruckner fut un des intellectuels controversés dénonçant les actions serbes en Bosnie, Croatie, Albanie, etc. Ce sujet n’étant absolument pas notre spécialité, nous l’avons lu avec intérêt, mais moindre connaissance et référence. Enfin, ajoutons-le, le dernier chapitre souffre peut-être de quelques longueurs. Mais le temps ne faisant rien à l’affaire comme dirait Brassens, La Tentation de l’innocence est un livre majeur de réflexion sur des tendances, qui ne sont que des tendances mais qui parcourent les mentalités occidentales contemporaines et qu’on peut constater chaque jour, au travail, dans les journaux, dans nos discussions. Et pour cela Pascal Bruckner conserve toute notre estime, voyant en lui l’un des meilleurs penseurs français de ces dernières années.

 

 

Pascal Bruckner essayiste et romancierCitations (à notre sens tout à fait essentielles):

 

- Dans la première partie « Le bébé est-il l’avenir de l’homme ? », deuxième chapitre : « Le réenchantement du monde », sous-titre : « La cocagne puérile » : p.83 : « Le triomphe du principe de plaisir fut la grande utopie des années 60 et nous vivons encore sur ce rêve. Comment limiter, tempérer cette fantasmagorie puérile qui proclame : tout est possible tout est permis. »

 

- Dans la première partie « Le bébé est-il l’avenir de l’homme ? », troisième chapitre : « Des adultes tous petits, petits », sous- titre : « Le bon sauvage à domicile », p88 : « L’anticolonialisme et son prolongement le tiers-mondisme se contenteront de renverser cette métaphore [celle du maître et de l’élève qui fut celle du colonialisme de civilisation des « races inférieures » (Jules Ferry)] sans la changer : ils confieront aux jeunes nations du Sud le soin de racheter les métropoles du Nord, ils feront des ex-colonisés le seul avenir spirituel des anciens colonisateurs. En obtenant leur indépendance les premiers offraient à leurs gouvernants d’antan la chance de retrouver leur âme. Il était donc dans l’intérêt de l’Occident matérialiste d’être fait prisonnier par ses propres barbares, de se régénérer dans le berceau de ces cultures qu’ils avaient opprimées. »

 

- Même partie, même chapitre, sous-titre « Be yourself », p.106 : « Qu’est-ce qu’être adulte, idéalement parlant ? C’est consentir à certains sacrifices, renoncer aux prétentions exorbitantes, apprendre qu’il vaut mieux « vaincre ses désirs plutôt que l’ordre du monde » (Descartes).

[…] Or l’individualisme infantile, à l’inverse, est l’utopie du renoncement au renoncement. Il ne connaît qu’un mot d’ordre : sois ce que tu es de toute éternité. Ne t’embarrasse d’aucun tuteur, d’aucune entrave, évite tout effort inutile qui ne te confirmerait pas dans ton identité avec toi-même, n’écoute que ta singularité. Ne te soucie ni de réforme, ni de progrès ni d’amélioration : cultive et soigne ta subjectivité qui est parfaite du seul fait qu’elle est tienne. Ne résiste à aucune inclination car ton désir est souverain. Tout le monde a des devoirs sauf toi. »

 

p.109-110, en encadré : « Qu’est-ce que la génération des années 60 ? Celle qui a exalté la jeunesse au point de prendre pour mot d’ordre : ne faites jamais confiance à quelqu’un de plus de trente ans, qui a théorisé le refus de l’autorité et consacré la fin de la puissance paternelle. »

 

- « Même le gauchisme, à de rares exceptions près, ne fut qu’une manière primesautière de s’engager pour des idées pures sans se soucier des personnes ou des causes. Jongler avec des doctrines extrêmes, des slogans radicaux, convoquer à Paris, à Berlin ou San Francisco ces fantômes qui avaient pour nom Prolétariat, Tiers Monde, Révolution n’étaient pour la plupart du temps qu’un jeu sans gravité ni tragique, une manière épique d’insérer sa petite histoire dans la grande. Et la transition d’ultra-gauchisme au conformisme des années 80 fut moins un reniement qu’une profonde continuité : personne ne fit réellement le deuil d’idéaux soutenus du bout des lèvres. Sous la langue de plomb de l’idéologie, il fallait entendre une autre musique : l’émergence tonitruante de l’individu dans l’univers démocratique. Le « tout politique » n’était qu’une rhétorique d’emprunt pour mieux parler de soi. »

 

- « Cette vérité qui veut que chaque classe d’âge s’élève sur le meurtre symbolique de la précédente, les garçons et les filles d’aujourd’hui, dans leur majorité, n’ont pu l’éprouver. Pour eux tout fut acquis et non conquis. ».

 

- 2e partie, Chapitre 4 « L’élection par la souffrance », sous-titre « Le marché de l’affliction », p.  114 : « l’autre pathologie de l’individu contemporain : la tendance à pleurer sur son propre sort. »

 

[…] survivant à la mort  des doctrines révolutionnaires, la victimisation prospère sur leur cadavre, devient folle, change de direction, essaime à travers le corps social à la manière de métastases. »

 

p. 117 : « Si vous pouvez établir un droit et prouver que vous en êtes privé, alors vous acquérez le statut de victime. » (John Taylor).

 

Même partie, même chapitre, sous-titre « Nous sommes tous des maudits », p.118 : « nous passons d’un système de responsabilité axé sur la faute, c’est-à-dire sur la désignation d’un responsable, à un système d’indemnisation centré sur le risque et où prime le souci de dédommager les victimes, de rétablir les équilibres rompus. »

 

p.121 : « Pourquoi tout le monde veut-il être « juif » aujourd’hui et surtout les antisémites ? Pour accéder fantasmatiquement au statut de l’opprimé, parce que nous avons en Europe une vision chrétienne des Juifs qui fait d’eux les crucifiés par excellence. Pour hausser enfin le plus petit conflit au niveau d’une réédition de la lutte contre le nazisme. » Voir sur ce dernier point mon article sur Israël et les intellectuels français.

 

- p. 123 : «  Pourquoi les délinquants se sentiraient-ils coupables de leurs délits quand c’est la nation entière qui rejette tout idée de faute et ne propose que des modèles d’irresponsabilité radieuse ? » (NDLR : Seule une faute est retenue : la faute originelle, au fondement de la civilisation chrétienne).

 

[…] Comment oublier aussi qu’au moment où la loi Evin  a limité le droit de fumer dans les lieux publics ou quand ont été instaurés la ceinture de sécurité dans les voitures, le port obligatoire du casque pour les deux-roues ainsi que le permis à points, tant de bons esprits ont hurlé au retour de l’ordre moral, au totalitarisme insidieux, au pétainisme, pas moins ? »

 

- p.124 : « Fascisme ! Le grand mot est lâché. Qu’est-ce que le fascisme à l’époque du laxisme infantile ? […] tout ce qui freine ou contrarie le penchant des individus, tout ce qui restreint leurs caprices. Et qui alors n’est pas écrasé, n’est pas en droit de se lamenter ? Pourquoi les citoyens des pays démocratiques veulent-ils absolument  se persuader qu’ils vivent dans un Etat totalitaire, que la corruption, la publicité, la censure équivalent ici à l’Ouest aux assassinats et aux tortures ailleurs, bref qu’il n’y a aucune différence entre eux et les martyrs du reste de la planète ? N’est-ce pas prendre à bon compte la pose du résistant sans courir aucun risque ? »

- Sous-titre : « Vers la sainte famille des victimes ? », plus porté sur la pratique juridique de cette irresponsabilité, p.130 : «  Dans cette optique, la justice deviendrait à côté de la politique un moyen de réparer les inégalités sociales et le juge se poserait en concurrent direct du législateur. »

 

- « Parce que historiquement certaines communautés ont été asservies, les individus qui les composent jouiraient donc d’un crédit de méfaits pour l’éternité et auraient droit à l’indulgence des jurys. »

 

[…] Que reste-t-il de la légalité si elle reconnaît à certains le privilège de l’impunité, si elle devient synonyme de dispense et se transforme en machine à multiplier les droits sans fin et surtout sans contrepartie. »

 

- Sous-titre : « Une soif de persécution », p.137 : « Par un curieux retournement les heureux et les puissants veulent aussi appartenir à l’aristocratie de la marge. Ils tirent un lustre particulier d’être regardés comme des bannis, ils ne tiennent pas le discours du dominant mais de l’opprimé ».

 

- Sous-titre : « Le confort dans la défaite », p. 139 : « de tous ses rôles possibles l’individu contemporain tend à n’en retenir qu’un seul : celui du bébé plaintif, calamiteux, grognon. »

 

- Chapitre 5 : « La nouvelle guerre de sécession », sous-titre : « La dictature femelle », sur le rapport homme-femme vis-à-vis de la responsabilité, se réfère beaucoup au féminisme et à des mouvements outre-Atlantique, p.149 : L’Amérique dispose, de par son magnétisme, d’un don de propagation, d’une capacité d’exporter ses pires travers tout en gardant pour elle ses vertus qui sont immenses. […] les Etats-Unis s’opposent sur ce plan à la France non comme le puritanisme au libertinage mais comme une autre façon de traiter la même passion démocratique, la passion de l’égalité. »

 

- 3e partie « La Concurrence victimaire », Chapitre 7 « L’arbitraire du cœur », sous-titre « L’image impuissante », p233 : Cinquante ans après Auschwitz, nous entrons dans l’ère du génocide banalisé (pourvu évidemment qu’il touche des peuples « marginaux » au regard de la grande histoire, et pourvu d’agir vite, en quelques mois. »

NDLR : Rappelons que l’auteur écrit en 1995, peu après la guerre en ex-Yougoslavie et surtout juste après le génocide des Tutsis au Rwanda, passé presqu’inaperçu aux yeux du rand public et effectué, justement, en un temps record et sur une population qu’au fond, personne ne connaissait, d’où son propos. Dix ans plus tard néanmoins, bien qu’il ait suscité plus de mobilisation, le génocide mené au Darfour n’a pas été empêché non plus.

 

- Même partie, même chapitre, sous-titre « Les recalés de l’Histoire », p.265 : « On commet un contresens fondamental en présentant le devoir d’ingérence comme une nouvelle mouture de la volonté coloniale. Ce qui menace de nos jours un certain nombre de nations d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique latine, ce n’est pas le néo-impérialisme, c’est l’abandon pur et simple. Tout intolérable qu’il fût, le colonialisme manifestait au moins une volonté de propager les Lumières, d’éclairer, de « civiliser ».

 

- Dans la conclusion, titre : ‘La porte étroite de la révolte’, sous-titre : ‘La déception nécessaire’, p.277 : « La manière dont une guérilla ou un mouvement de libération mènent leur lutte est en général (c’est moi qui souligne) révélatrice du type de société qu’ils instaureront ; nonobstant une marge inévitable de violence et d’immoralité, le choix des moyens est déjà celui des fins. »

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10 novembre 2010 3 10 /11 /novembre /2010 12:10

Rabbi Nahman de Bratslav, Songes, énigmes et paraboles, suivi de Elie Wiesel, Le chant qui habite le chant, Paris : Bibliophane, Daniel Radford, Traduction, introduction et annotation de Laurent Cohen, 2002

 

 

 

Rabbi-Nahman-de-Braslav.-Songes--enigmes-et-paraboles.jpgRabbi Nachman de BreslevRabbi Nahman de Bratslav (1772 – 1810) fut un Rav, un rabbin ou plus exactement un Rebbe, un grand maître de l’histoire du judaïsme et l’un des principaux personnages du hassidisme, un mouvement populaire de renouveau religieux fondé au XVIIIe siècle par Israël Ben Eliézer (1700-1760), mieux connu sous le nom de Baal Shem Tov, en Podolie. Ce mouvement a rapidement essaimé dans toute l’Europe orientale au XIXe siècle, puis partout dans le monde juif au XXe siècle. Un hassid (littéralement un saint ; hassidout = sainteté) est un disciple de ce mouvement. Le hassidisme connut un tel succès qu’il incarne aujourd’hui, dans la plupart des esprits, l’image du Juif traditionnel religieux. Le hassidisme fut pourtant à ses débuts un mouvement contestataire de l’ordre rabbinique en place au sein des communautés juives d’Europe orientale. Sa nature, son fonctionnement, ses rites, l’accent porté sur la prière plus que sur l’étude, l’importance donnée à la joie, sa littérature, et surtout la place prise par le maître, le Tsaddiq (le Juste) — quasi intermédiaire entre Dieu et le Hassid, puisque seule une liaison étroite avec le Tsaddiq permet au hassid de se rapprocher de Dieu, une conception très controversée dans le judaïsme qui ne connaît aucune forme de pape ou de représentant de Dieu sur terre — furent d’abord dénigrées par les Mitnagdim (les opposants) et dépositaires de l’ancienne structure rabbinique, qui les considérèrent comme une secte voire une hérésie. Mais l’histoire en décida autrement. Les deux mouvements s’unirent bientôt dans leur opposition aux Maskilim, les lumières juives. Cette évolution du fait juif plus à l’ouest sauva le hassidisme d’une coupure du reste du judaïsme mais en fit par là même un mouvement devenu très conservateur. Dès les débuts du hassidisme, plusieurs branches se sont créées, elles se distinguent par leurs maîtres de référence et par la ville d’où elles proviennent : les hassidim de Gour par exemple, ceux de Belz, de Bobova, de Klausenbourg-Zanz, de Satmar, de Vizhnits, et évidemment les célèbres hassidim de Loubavitch (ou Habad). Rabbi Nahman de Bratslav lui-même est un descendant direct du Baal Shem Tov, son arrière petit-fils par sa mère. Et par son père il est le petit-fils de Nahman de Horodenka (1680 – 1766), un des premiers maîtres dudit mouvement. Descendant de grands maîtres, de grands Sages du judaïsme, Rabbi Nahman de Bratslav a su, peut-être malgré cette lignée, se faire sa place. On trouve ses disciples aujourd’hui principalement en Israël, et à l’occasion à Ouman, en Ukraine, au début de l’année juive, lorsque des milliers de hassidim se rassemblent pour un pèlerinage autour de sa tombe. On reconnaît les Bratslavim notamment à leur look, tout en blanc, la tête recouverte d’une large kippa, blanche elle aussi, annotée le plus souvent de leur slogan à la mémoire de leur maître : Na Nah Nahma Nahman Meouman. On peut les croiser de temps à autre dans les rues de Tel Aviv, de Ramat Gan, Bne Brak, Petah Tikvah, de Netanya ou de n’importe quelle autre ville d’Israël, toujours en camionnette type L’Agence tous risques — oui vraiment ! —, baffles énormes sur le toit et musique techno et transe — eh oui ! — à plein tubes. On les reconnaît aussi à leur façon plutôt déjantée de danser, et si le cœur nous en dit, on se laisse aller avec eux. En effet Rabbi Nahman a souligné la spiritualité de la danse, cette façon d’échapper à l’univers terrestre et de se rapprocher de dieu. Ceci explique cela.

 

 

 

En outre, Rabbi Nahman de Bratslav c’est donc autre chose qu’une bande de religieux rigolos en train de danser dans les rues. C’est une histoire, c’est un savoir, c’est une pensée, et une pensée kabbalistique (c’est-à-dire très élevée sur l’échelle de l’étude juive), ce sont des histoires, des contes, des songes, des énigmes, des paraboles. Songes, énigmes et paraboles, justement, le nom de ce petit livre traduit et annoté par Laurent Cohen dans la Collection « L’Entre nous » qui peut servir d’introduction à la pensée du Rav. Nous n’avions pas d’autre prétention. Car sa pensée, comme son écriture, est complexe et très ésotérique. Les treize contes de la première partie sont jolis, philosophiques et témoignent d’un univers yiddish et hassidique assez difficile à pénétrer. Il y a quelque chose dans la façon de raconter l’histoire, à la fois avec dispersion, allusion et fantastique, qu’on retrouve en partie, et chacun à sa manière, dans les contes yiddishisants de Sholem Aleichem, qui naît au siècle suivant et qui s’en est peut-être inspiré, voire d’Itzhak Bashevis Singer, bien qu’un peu moins. Selon les spécialistes, Franz Kafka lui-même, aurait été un disciple tardif, sur le plan littéraire, de Rabbi Nahman de Bratslav. Mais, soyons clair, encore plus qu’avec Kafka, on n’est pas sûr de comprendre entièrement le sens et les implications d’un conte de Rabbi Nahman de Bratslav en l’achevant. Il faudrait pour cela, tout d’abord, être un grand talmudiste et un grand érudit de l’exégèse juive. Il reste du travail à accomplir. Mais, même sans tout comprendre, les histoires restent plaisantes, et nous transportent dans un monde unique.

Et puis il y a la leçon kabbalistique, la mystique juive, en deuxième partie. Heureusement ce n’est qu’une leçon, une introduction, un premier pas … car il faut s’accrocher. Aussi Rabbi Nahman de Bratslav nous permet de découvrir une pensée kabbalistique sur l’origine du monde, la présence de dieu sous une forme et une autre et les dessous de certains versets bibliques : l’Espace vacant, le haut degré du Silence de Moïse, le vase brisé, le Tsimtsoum, la Chekhinah ou autres concepts du judaïsme. (Voir aussi certains thèmes, vulgarisés, abordés par Paulo Coelho, ou par Maurice Dantec).

 

Enfin, afin de terminer sur une note plus douce, moins complexe, Laurent Cohen nous propose un entretien avec Elie Wiesel, qui, plus qu’un auteur et prix Nobel de la paix, se trouve aussi être un spécialiste du hassidisme. L’entretien ne révèle aucune clé pour comprendre le sens caché des textes de Rabbi Nahmande Braslav, ni ne nous donne aucune interprétation particulière mais nous familiarise encore plus avec le maître du Braslavisme et avec le hassidisme. Il ne donne aucune réponse toute faite, mais c’est bien normal, le judaïsme ne donne pas de réponses, il pose des questions, et c’est bien là le rôle de tout Juif.

 

 

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3 novembre 2010 3 03 /11 /novembre /2010 21:44

Didier Daeninckx, Main courante, Paris : 1997, Librio

 

  Didier Daeninckx. Main courante

 

Comme promis nous sommes repartis sur du Daeninckx. Histoire de connaître un peu mieux le bonhomme, de le comprendre et puis aussi de se faire plaisir avec un peu de polar.

Comme pour Le Poulpe, une petite collection Librio, à 10 francs (ça date), pour Main courante.

 

L’histoire commence bien avec un gamin qui voit sa mère se suicider et qui ne supporte pas son beau-père. Puis le chapitre finit. Changement total d’histoire au deuxième chapitre : un meurtre malheureux. Puis un couple dans des émissions de télé. Pas la peine d’aller plus loin, l’idée est captée. Pas de chapitres, pas d’histoires, mais des petites histoires, toutes différentes, toutes indépendantes, de quelques pages seulement. Un exercice court, et qui a l’avantage de ne pas ennuyer le lecteur, mais exercice difficile. Et réussi moyennement par Daeninckx. Il faut dire que Daeninckx est passé — dans nos lectures — au milieu des Stories for Children de Bashevis Singer et des nouvelles de L’Exil et le Royaume de Camus ; soit entre deux prix Nobel, concurrence déloyale donc. Il n’empêche, c’est moyen. Certaines histoires sont bonnes, on rentre vite dedans, on ne s’attend pas à la fin, on n’est surpris. C’est noir, c’est glauque, c’est tranchant ! D’autres en revanche auraient dû être supprimées, ou remodelées, car elles baissent le niveau. Certaines petites histoires politiques sont assez banales et font plutôt figure de commentaires. Des grandes idées reprises, sans trop d’intérêt, exprimées de façon banale. Guère emballant tout cela. Un peu décevant.

 

On aurait aimé que le premier chapitre ne s’arrête pas, ou que les histoires soient toutes comme la deuxième (qu’on n’oubliera pas), on aurait pu encore se divertir comme dans la troisième. Mais finalement ça ne nous amuse plus.

 

Espérons au moins que le prochain soit un peu stimulant.

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18 octobre 2010 1 18 /10 /octobre /2010 23:33

Philippe Besson, Les jours fragiles, Saint-Amand : Julliard, 2004, 188p.

 

Philippe-Besson.-Les-jours-fragiles.jpeg

 

J’ai d’abord choisi le livre pour son auteur : Philippe Besson. Après Eric qu’on accuse de tout, Luc dont les réalisations sont vues partout, et puis Patrick qu’on a lu surtout, il ne restait plus que Philippe : l’autre écrivain de la (fausse— puisqu’ils n’ont en réalité aucun lien de parenté entre eux) famille Besson. Ayant mis en scène l’écrivain Marcel Proust dans son premier roman En l’absence des hommes, Philippe Besson plonge cette fois un peu plus dans l’histoire et nous fait vivre, à travers un faux journal de sa sœur Isabelle, les derniers jours du grand poète Arthur Rimbaud.

 

L’impression ressentie au toucher de ce livre ainsi qu’à ses débuts m’a curieusement rappelé La Bête qui meurt, de Philipp Roth. Deux raisons peuvent l’expliquer. La première, toute bête — mais c’est aussi important !—, provient de la matière de la couverture qui protège le livre dans l’édition Julliard de 2004. Son toucher, et les couleurs sans doute, lui ressemblent. La seconde, très logique après tout, tient à ce que ces deux livres traitent d’un même thème : un être, humain, qui, rongé par la maladie, se meurt. Mais la comparaison s’arrête là. Ou presque. Chez Philipp Roth c’est une belle femme qui nourrit les fantasmes du narrateur, qui en vient à mourir, chez Besson c’est un homme, pas moins sexy sans doute, et qui, et c’est un autre point de similitude, a accompli lui aussi dans sa vie, selon ses dires, des prouesses auprès de la junte … masculine. Eh oui, Rimbaud, les hommes, Verlaine, c’est du connu et reconnu de notoriété publique.

 

Philippe-Besson-copie-1.jpgBesson prend la plume ici à la première personne, sous les traits de la sœur, très pieuse, du dévergondé Arthur. La première personne est une forme légère de l’écriture ; ajoutée à la quotidienneté d’un journal, à la confidentialité du diariste, elle fait glisser les mots, qui s’enchaînent, rapidement ! Et heureusement ! On a pas mal enchanté ce livre à se sortie et je ne voudrais pas être trop dur. C’est vrai Gérard Depardieu et Claude Berri en ont acquis les droits pour une adaptation au cinéma mais c’est plus Rimbaud qui intéresse à mon sens. C’est vrai l’exercice est intéressant pour l’auteur, qui réalise sans doute un défi : un journal imaginé sur un des plus grands poètes français, en s’aidant du Arthur Rimbaud de Jacques Lefèvre (Fayard, 2001), du Rimbaud d’Enid Starkie (Flammarion, 1989) et de Passion Rimbaud, l’album d’une vie, de Claude Jeancolas (Textuel, 1998). Mais je crois que la prouesse a plus d’intérêt pour l’auteur, ses fans, et peut-être aussi ceux de Rimbaud, que pour les lecteurs (ceux qui restent), qui eux, pardon de le dire, s’ennuient un peu.

 

C’est vrai pour moi en tout cas. C’est joli, c’est un travail, mais ça ne m’intéresse que peu. Ca arrive. Certes on trouve bien quelques thématiques à approfondir : l’amour pour le voyage et le soleil, la religion, son ascétisme, sa vision des comportements dits « déviants », et en retour l’anticléricalisme, la défiance à dieu, l’hédonisme. Et on pourrait développer grandement évidemment. C’est une œuvre, elle exprime quelque chose et on peut y voir encore d’autres chose qu’elle sous-entend, et même des qu’elle n’aborde pas. Un beau travail, une lecture légère, mais une histoire personnelle qui n’intéresserait pas plus que cela s’il ne s’agissait d’Arthur Rimbaud. En outre, notons que La Bête qui meurt , de Philipp Roth, de mémoire, nous avait inspiré des critiques similaires. A défaut de changer d’avis au moins y aurais-je mis un peu de logique !

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