Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
17 juillet 2010 6 17 /07 /juillet /2010 14:16

Cette article lecture-dossier découle d'une série d'études d'ouvrages anciens, datant essentiellement des années 70. Le lecteur en trouvera d'autres sur le blog. Ces études tournent généralement autour de la question juive ou du conflit israélo-arabe, elles émanent de séries de réflexion qui font suite à celles débutées avec mon mémoire de Master, dont un condensé a été publié dans la revue Controverses, de Shmuel Trigano, disponible ici.

 

 

Shmuel Trigano, La nouvelle question juive, L’avenir d’un espoir, Saint Amand : Gallimard, 1979, Collection idées

 

Shmuel Trigano. La nouvelle question juive

 

Petit mais dense, profond et complexe livre de 300 pages de 1979 — l’un de ses premiers — où Shmuel Trigano, tout jeune intellectuel alors et aujourd’hui professeur des universités en sociologie politique à l’université Paris X Nanterre, tente de comprendre et d’analyser le phénomène de la judéité dans son rapport à l’Occident.

 

Mais c’est de philosophie pure dont il s’agit ici, et non de discussion politique. Dans un rapport dialectique entre l’Occident et son refus de la judéité, comparé à l’Egypte pharaonique biblique et à la sortie d’Egypte, Shmuel Trigano mène à la fois une critique de l’Occidentalisme et du sionisme politique. L’Occidentalisme, au sens de toute l’histoire de l’Occident dans son fondement et dans son rapport d’exclusion de la judéité et des Juifs (que ce soit intellectuellement ou physiquement), et le sionisme comme « petit retour », celui d’une tentative de normalisation des Juifs, par l’option de l’Etat-nation, succédant à cette même tentative par l’option diasporiste, « morte à Auschwitz ».

 

Aussi dans un style et une forme très philosophique, assez complexe et pas toujours simple à suivre, l’auteur tente,à partir d’un modèle de progrès et d’émancipation issu de la pensée juive, comme de la condition juive, bref de la judéité, de dépasser le dualisme de l’Occident et de l’histoire occidentale (corps-esprit, esclave-maître), et de dépasser la recherche de la normalité pour les Juifs, pour trouver l’anormalité de la judéité en tant que véritable dépassement philosophique et éthique. Maniant les grandes phases de l’histoire comme l’exégèse biblique avec maîtrise et haute connaissance, il fait, dans une métaphore originale, un parallèle incessant entre l’histoire biblique de la sortie d’Egypte, du veau d’Or, du Sinaï et de la Terre promise, et l’histoire juive de ces quatre derniers siècles (depuis Shabtay Tsvi — ou Sabbataï Zevi — qui fonde le « retour » en 1665 à Gaza) et de ces deux derniers siècles (depuis l’émancipation ouest européenne); histoire où le sionisme politique a constitué un « petit retour », pensé encore vis-à-vis de l’Occident, d’une émancipation de la judéité dans l’Occident, et donc dépendant du schème occidental. Mais « petit retour » qui ne mène pas moins, paradoxalement, vers le « Grand retour » attendu, celui de la judéité, de la véritable fin de l’exil, intérieur et extérieur, d’un nouveau modèle de vie et de liberté qui passe, entre autres concrètement par un dépassement de l’Etat-nation, et une forme d’organisations de communautés culturelles, scientifiques et progressistes. Mais jamais dans le sens si classique et si archaïque de l’antisionisme primaire, de la négation d’une structure nationale pour les Juifs, qui nie à Israël et aux Juifs ce qu’il reconnaît aux autres; bien au contraire.

 

shmuel triganoTrès philosophique, très imagé et assez théorique malgré tout, on a pu néanmoins particulièrement apprécié les analyses fines et pertinentes sur les séfarades, les femmes et les jeunes comme porteurs d’une altérité telle qu’elle contient en son sein la capacité de dépassement nécessaire. Une capacité qu’incarnerait de façon plus complète les séfarades, non limités à un sexe ou à une classe d’âge, mais vivants l’altérité face à l’Occident et face à l’Orient, tous deux oppresseurs de la judéité. En fin d’ouvrage donc, le propos se précise, d’une part en imaginant quelque peu l’univers de Sion renouvelée et « debout » (même s’il paraît toutefois encore trop peu concret), d’autre part ses possibles porteurs historiques, les séfarades, et son fondement spirituel et organisationnel, « l’exemple pharisien » comme « éclairant » (l’auteur repoussant les exemples sadducéen, zélote et essénien). Mais si, de notre point de vue, le propos sur les séfarades, dans une certaine mesure nous paraît essentiel, à poursuivre et à développer, et préciser, celui sur les pharisiens est peut-être plus à discuter et à débattre. Les pharisiens faisant aussi l’objet d’autres critiques[1].  

 

Citations :

 

p. 53 : « Ce qui échoue, c’est l’essence de la diaspora moderne, la normalité, non l’idée du retour à Sion, ni la judéité. »

p.54 : « Et ce qui échoue particulièrement dans le petit retour, le sionisme, seule modernité juive contemporaine, c’est la normalisation, l’idée de normalité, qu’il se trouve le dernier à avoir incarnée. »

p. 55 : « Le dilemme « Rome ou Sion », parce que Rome est caduque pour la judéité aujourd’hui, parce que Sion n’est pas encore Sion, est donc faux en jour dans la recherche d’une issue de vie. »

p. 57 : « Or, l’idée que je veux défendre, la voici : la normalisation n’est pas l’essence de la judéité, la crise de la normalité n’est pas sa crise, la crise de l’ultime espoir historique des juifs, mais la crise de son aliénation et de sa négation. […] La crise de la normalité juive est la crise de l’occidentalisation de la judéité. »

 

p. 61 : Cela montre une chose : que l’altérité véhiculée par la judéité va plus loin que l’altérité universelle et transnationale de la femme, qu’elle l’enveloppe, puisqu’elle est occultée plus profondément, de surcroît en celle qui lui est la plus proche. »

p.63 : Tout vient de la négation occidentale de la judéité et non de la négation de l’Occident par les Juifs, il faut bien se souvenir de cela. »

 

p. 64 : « En quelque sorte le féminisme aujourd’hui en est au stade du sionisme. »

p. 69 : « Ce qui nous empêche de penser Auschwitz, c’est l’idée judéo-chrétienne prise pour vérité objective ».

p. 71 : « L’issue de la crise de la judéité s’ouvre donc dans la fin de la normalisation, c’est-à-dire dans la sortie symbolique et historique de la judéité et des juifs du sein de l’idée occidentale. »

 

Idée du retour : p. 89-90 : « L’idée du retour (à Sion) est aussi ancienne que la prophétie biblique et innerve l’histoire juive dans toute sa durée. […]

Il n’y eut d’histoire juive que parce qu’il y eut une idée du retour. »

 

Dialectique occidentale hégélienne :

Note de la page 109 : En effet la dialectique occidentale (que Hegel a systématisée à merveille) prend pour une vérité le dualisme initial (corps-esprit, esclave-maître) et tente de dépasser leur « contradiction » dans un troisième terme synthétique. Or, il s’agit d’une fausse contradiction, maître et esclave s’entendent en réalité très bien sur le principe de la maîtrise et du pouvoir et représentent une unité. Par conséquent, il faut faire de leur pseudo-contradiction un seul moment, un seul stade, le premier terme. Le dualisme occidental vient du dédoublement fantasmatique de l’Occident (niant l’autre) par rapport à lui-même. D’où ce qui est, dans ce mouvement, un deuxième stade, l’altérité négative, très différent de son homologue hégélien faisant, lui, figure de troisième stade : la synthèse, qui, négation de la négation, perpétue démocratiquement la maîtrise, la reconfirme, et en fait un absolu. Le deuxième stade du procès de l’autre enfante l’altérité vraie inconnue dans la pensée occidentale et dépasse le même. »

 

 

 

Plan :

 

Avertissement

 

Le compte de l’âme

  1. Fin d’un espoir ?
  2. Rome ou Sion ?
  3. Altérité contre normalité
  4. Le mouvement du retour

Sionisme et retour

Le nihilisme paradoxal

Le messianisme historique

  1. La brisure des Tables

 

Voix

  1. Une ère nouvelle s’ouvre
  2. Le grand retour

Qui ? Les trois aires

            Les séfarades

            Les femmes

            Les jeunes

Comment ? Les trois voies

            Le symbolique

            Le socio-politique

            L’instrumental

Quoi ? Vers une vie prophétique

 

Les deux appels

 

Annexe

 

 


[1] Voir notamment la critique faite in David André Belhassen, Gérard Nissim Amzallag, La Hainemaintenant ? Sionisme et palestinisme. Les 7 pièges du conflit, Paris : La découverte, 2006

Partager cet article

Repost 0
Published by MU - dans Lectures
commenter cet article

commentaires

karsenti valerie 13/11/2010 19:24


j'ai lu votre article tres instructif sur la formation de l'hebreu j'etudie a distance a l'universite de lille 3 (master 1 ere annee) j'habite a Jerusalem je dois rediger un memoire de fin d'annee
et j'ai choisi :la penetration de l'anglais en hebreu auriez vous par hasard des articles a me conseiller a ce sujet? je vous remercie d'avance et vous souhaite bonne semaine Valerie


MU 14/11/2010 16:41



Merci.


Il me semble qu'un livre aborde sa question, ou tout du moins une partie, je l'avais regardé à l'époque où je travaillais sur ce mini-mémoire. Vous devriez avoir quelques pages dans Michel
Masson, Langue et idéologie : les mots étrangers en hébreu moderne, Paris : Editions du CNRS. C'est l'un des auteurs contemporains que vous trouverez dans la bibliographie de l'article.
Mais je suis sûr que vous trouverez ça très facilement avec un moteur de recherche comme Sudoc ou à l'Université héraïque de Jérusalem si c'est là-bas que vous étudiez. Allez voir du côté de
l'académie de la langue hébraïque éventuellement mais je suis sûr que vous en savez déjà bien plus que moi sur ce sujet. Si je peux être d'une quelconque aide, n'hésitez pas.


Cordialement



Yonas 02/09/2010 15:56



Tres interessant.


Bien explique aussi.



L'an prochain à Tel Aviv

L'an prochain à Tel Aviv

Mon premier Roman

En vente ici

Format

Recherche

Nuage de tags

L'an prochain à Tel Aviv

Achetez en ligne mon premier roman

Format