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23 juillet 2011 6 23 /07 /juillet /2011 20:22

Par Misha Uzan

http://mishauzan.com

 

Alain-Juppe.jpgNombre de médias ont commenté ces derniers jours les déclarations de l’actuel ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, qui mardi 19 juillet selon l’AFP, lors d’une réunion à Bruxelles consacrée au Proche-Orient, aurait cité "la mention d’un Etat juif", entre autres "problèmes" posés par les négociations de paix à Bruxelles. Juppé aurait également déclaré "Que je sache, aujourd’hui en Israël, il y a des Juifs mais il y a aussi des Arabes".

 

Le Crif a réagi à ces déclarations dans un communiqué : "Effectivement, le Crif se félicite de ce que, dans l’Etat d’Israël, il y ait 20% de citoyens arabes qui jouissent des mêmes droits que les autres citoyens israéliens", et "on pourrait espérer qu’il en soit de même dans le futur Etat palestinien". Et d’ajouter, "Israël se veut être l’Etat du peuple juif", et "le Crif considère qu’il est bien normal que le peuple juif puisse disposer d’un Etat".

 

Le Crif rappelle enfin que "dans une résolution de 1947, l’Assemblée générale de l’ONU a voté en faveur de l’existence d’un « Etat juif » et d’un « Etat arabe » sur les 20% de la « Palestine mandataire ».

 

Un observateur peu averti du conflit proche-oriental ou bien n’y comprendra rien, ou bien prendra le parti de Juppé (s’il a une tendance pro-arabe et anti-israélienne) ou bien prendra celui du CRIF s’il a une tendance pro-israélienne. Car on joue encore sur les mots et on perd son temps.

 

Je l’ai dit et je le répète (voir mon article académique Israël et les intellectuels français, de 1967 à 1982), le conflit est avant tout sémantique et démographique. Cette question en est un exemple de plus.

 

Bernard-Henry LévyInterviewé sur la question de l’Etat juif il y a plusieurs mois, Bernard Henri-Levy expliquait pourquoi la revendication d’Israël comme Etat juif n’avait pas lieu d’être. Pour lui, l’AP doit reconnaître l’Etat d’Israël en tant que tel. BHL estime que l’AP n’a pas à se mêler du statut ou de la définition de l’Etat. BHL ne lui reconnaît pas le droit de décider de la nature de l’Etat d’Israël. Etat juif ou pas, ça ne regarde ni Abbas, ni Erekat, ni personne, sauf les Israéliens eux-mêmes.

BHL a raison. Si on applique le droit de souveraineté comme pour tous les autres Etats, Israël est maître de se définir comme il l’entend.

 

Alors pourquoi diable Netanyahou insiste-t-il tant sur la définition d’Israël comme « Etat juif » ou « Etat du peuple juif » ? Netanyahou n’est ni stupide, ni partisan d’un renoncement de souveraineté d’Israël. Mais comme toujours dans ce conflit tout est d’abord sémantique, et dépend de la démographie.

 

La deuxième expression généralement utilisée permet d’y voir plus clair : « Etat du peuple juif ». Explications.

Israël a une longue histoire. Israël définit successivement un homme — Jacob — ou deux selon certaines théories, un peuple ou une peuplade de l’antiquité — ou peut-être deux selon les mêmes théories, puis un royaume, qui se scinde pour en faire deux (décidément !), puis une religion — la juive —, puis une culture, puis des mouvements, puis un Etat moderne — l’Etat d’Israël. On pourrait discuter l’ordre et certains termes. Un ensemble complexe en tout cas. Herzl a parlé en allemand de l’Etat des Juifs, puis en français et en anglais de l’Etat juif, on parle de « peuple hébreu » et parfois indistinctement de « peuple juif ». Ces termes font l’objet de discussions intellectuelles très intéressantes mais trop longues et complexes pour être expliquées dans ce présent article.

 

Alors Netanyahou est-il un universitaire pointu qui veut défendre une certaine thèse ? Non, la question n’est pas là.

Est-il un juif orthodoxe caché qui veut faire d’Israël une théologie ? Non, évidemment.

 

Deux éléments permettent de comprendre la revendication d’Israël d’être reconnu comme « Etat juif » ou « Etat du peuple juif ».

 

1° Un élément historique, conceptuel, politique.

 

La conception sioniste qui a voulu construire et veut défendre un « Etat juif et démocratique ». Partagée par les partis sionistes de gauche et de droite, il s’agit de construire un Etat pour les Juifs considérés en tant que peuple, non pas en tant que religion. Mais cet Etat ne s’est pas construit facilement. Il a une histoire derrière lui, il a été construit pour les Juifs, mais parce que démocratique, tolérant et libéral, et pour concilier l’histoire avec l’Etat-nation moderne, accueille également des non-Juifs, des personnes qui ne sont pas considérées comme appartenant au « peuple juif » historique, mais qui sont acceptées comme citoyens de l’Etat et sont pleinement Israéliens. On compte parmi eux 20% d’Arabes ou arabisants, chrétiens ou musulmans, mais aussi des Samaritains, des Tcherkesses ou des populations venues du monde entier et de toutes les religions et origines.

 

2° Un élément de négociation géopolitique.

 

La revendication arabo-palestiniste[1] de « retour des réfugiés » arabes « dans leurs anciennes maisons ». Les négociations entre Israël et l’AP ont plus d’une fois échoué sur cette question. L’AP voudrait que tous les Arabes ou arabisants qui vivaient avant 1948 sur des territoires situés aujourd’hui dans le « petit Israël » (c’est-à-dire sans la Judée, la Samarie et la bande de Gaza), soit  de 400 000 à 700 000 personnes, ainsi que tous leurs descendants depuis plus de 60 ans, c’est-à-dire environ 4 à 5 millions de personnes, soient acceptés comme citoyens de l’Etat d’Israël et y vivent. L’AP n’a jamais été clair sur ce que signifie le « retour des réfugiés dans leurs maisons ». Ces maisons n’existent plus, tous ceux qui les ont connues sont ou morts ou très vieux, et qui plus est les conditions de départ de ces Arabes font l’objet de vives discussions : beaucoup en sont partis de leur propre volonté, pour que les armées arabes « jettent [mieux] les juifs à la mer ». Israël n’a rien contre l’accueil de ces « réfugiés » dans le nouvel « Etat palestinien » mais s’oppose évidemment à leur accueil en Israël même.

 

En clair, c’est une revendication qui n’a aucun sens, qui démontre un total manque de sérieux de la part de l’AP (imaginez si Israël réclamait l’accueil des réfugiés juifs et leurs descendants partout dans le monde), et qui fait peser un sérieux doute sur sa volonté de paix. Car ce « retour », qui n’est autre qu’une invasion dans les faits, mettrait fin à la majorité juive en Israël. Israël deviendrait de fait un « Etat arabe », un de plus, et disparaîtrait sous le poids de la démographie arabe.

 

La boucle est bouclée. Israël de fait ne serait plus un « Etat juif » ou « l’Etat du peuple juif ». Il serait un Etat arabe de plus, avec une forte minorité juive.

 

Voilà pourquoi Netanyahou insiste tant sur la reconnaissance d’Israël comme « Etat juif ». Pour éviter son renversement par une majorité arabe. Ne pouvant s’attaquer de front à la question des réfugiés, qu’Israël ne pourra pas accepter, c’est une façon de se faire comprendre. C’est une façon de signaler que l’Etat d’Israël est un Etat construit pour le « peuple juif » et qu’il entend bien le rester.

 

Est-ce la bonne méthode ? C’est une autre question. Netanyahou veut cette reconnaissance avant tout, les partis de gauche dans le passé l’ont demandé plus tard dans les négociations, mais ont échoué également.

L’AP le comprend très bien et c’est pourquoi elle refuse de reconnaître ce terme.

 

Le reste du monde, lui, fait semblant de ne pas comprendre, ou ne comprend vraiment rien.

 

La question se pose pour Alain Juppé. Le ministre des affaires étrangères français est-il stupide ? Sûrement pas. A-t-il méconnaissance des questions de définition du terme « Juif » et de l’histoire d’Israël ? C’est possible. Mais étonnant pour une telle pointure.

 

On peut dire en revanche que Juppé fait surtout valoir la politique pro-arabe traditionnelle du Quai d’Orsay, à laquelle nul ministre n’a échappé. Car Juppé, qu’il le veuille ou non, discrimine ainsi les Juifs et l’Etat d’Israël.

 

Pour une raison. Si les questions sur la nature de l’Etat et sa définition pourraient se comprendre dans des négociations, pourquoi seraient-elles limitées au seul Israël ?

Un simple tour du côté de la charte de l’OLP et de l’histoire du terme « palestinien » suffit à montrer que la définition ou nomination d’un nouvel Etat comme « Etat palestinien » ne va pas de soi et pose de nombreux problèmes (en termes historiques, démocratiques, racistes et colonialistes).

 

Quelques exemples.

 

Le terme de « palestinien » désignait les Juifs de la région il y a soixante ans, pas les Arabes. Le terme a fait l’objet d’une propagande — réussie — de la part de groupes terroristes. Le terme est défini comme intrinsèquement lié aux « Arabes » de la région, et défini comme tel. Le terme est intrinsèquement lié à la « nation arabe ». L’Etat serait défini comme Etat arabe et musulman. Il existe déjà 22 Etats qui se définissent comme « Arabes ». On pourrait se poser la question : qu’est-ce qu’un « Arabe », et qu’est-ce qu’un « palestinien » ?

On pourrait en discuter longuement.

 

Personnellement je comprends qu’Alain Juppé et l’Union européenne se demande « Qu’est-ce qu’un Juif » et « Qu’est-ce qu’un Israélien » ? Mais c’est lorsqu’ils ne posent que ces questions et pas d’autres pour l’autre camp, que commence la discrimination anti-juive.

 

Reproduction autorisée avec les mentions suivantes et le lien vers cet article : 

© Misha Uzan pour son blog : http://mishauzan.com

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commentaires

Léo 28/07/2011 18:06





Je suis vivement choque de lire, vers le mileu de votre article :


"et qui plus est les conditions de départ de ces Arabes font l’objet de vives discussions : beaucoup en sont partis de leur propre volonté, pour que les armées arabes « jettent [mieux] les
juifs à la mer ».


Je m'excuse monsieur, mais ce fait historique, a savoir l'expulsion d'entre 700 000 et 1000 000 de palestiniens ne fait plus l'objet d'une vive discussion que chez un petit cercle ferme
d'historiens conservateurs, qui sont en fait des activistes pro israeliens se faisant passer pour des historiens.
Il y a bien aujourd'hui un consensus chez les historiens pour dire que les refugies palestiniens ont du fuirent a cause de la guerre et dans de nombreux cas a cause d'une politique ciblee de
nettoyage ethnique de la part de l'armee et des factions paramilitaire juives. On retrouve ce soucis de demographie dans les carnet de Ben Gourion, qui avait tres bien comprit qu'Israel ne
serait pas viable sans l'expulsion forcee d'une majorite de palestiniens arabes. Car, evidemment, si ces refugies etaient restes chez eux, il y aurait aujourd'hui une ecrasante majorite
musulmane en Israel.


Remettre en cause la veracite de ce fait historique, ainsi que les nombreux massacres commis par les factions paramilitaires juives contre des villages arabe s'appelle faire du revisionisme.


Chacun peut avoir son opinion et sa propre grille de lecture du conflit israelo palestinien, mais il est malhonete et injuste vis a vis des centaines de milliers de refugies de reecrire leur
histoire et l'horreur qu'ils vivent depuis plus de 60 ans maintenant.


Cordialement,





MU 28/07/2011 18:08



Cher Léo,


Je crois que c'est vous qui ne lisez que les nouveaux historiens, qui sont fort contestés.


Une part des ces Arabes ont fui par peur, une part ont laissé la place pour que les juifs soient jetés à la mer et une part restreinte seulement a été chassé manu militari. Je vous rappelle
également qu'il n'y a pas eu d'appel à l'expulsion, contrairement aux appels arabes à égorger les juifs et les jeter à la mer. Je maintiens, ces départs font l'objet de discussions. Ça n'est pas
parce que vous disqualifiez certains historiens que ces discussions n'existent pas.


En les qualifiant d' "expulsions", vous usez de la sémantique pour mieux faire valoir votre point de vue, ou plutôt votre propagande.


De même vous parlez de ''massacres'' de factions paramilitaires, là encore ils font l'objet de discussions.


Ce n'est pas parce qu'on vous a rabâché les oreilles avec le ''massacre de Dir Yassin'' qu'il faut le prendre comme tel. Lisez les livres de ceux qui y étaient. On appelle ça des discussions. Je
ne vois pas pourquoi je devrais privilégier une thèse plutôt qu'une autre.


Par contre les massacres de Juifs par des Arabes, eux en effet, ne font pas l'objet de discussions. Ça n'était pas dans la tradition arabe de prévenir avant de rentrer dans un village, comme l'a
fait l'Irgoun. A Hébron mais pas seulement, ils ont massacré tout le monde, sauf ceux qui ont réussi à fuir. Tout comme il ne fait pas de doute que les armées arabes voulaient jeter les juifs à
la mer. Ils ne s'en cachaient pas.


Quant à ''l'horreur'' que vivrait ces réfugiés, d'une part je crois que le terme est exagéré, d'autre part je crois que la responsabilité en revient aux pays arabes avoisinants qui les
maintiennent volontairement dans ces conditions. Des 'réfugiés' pendant 60 ans, il n'y a que là qu'on voit ça.



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