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27 décembre 2008 6 27 /12 /décembre /2008 15:50

La création de l'« hébreu moderne »[1]

 

Astrid von BusekistCatherine-Brice.jpgCe dossier émane d'une recherche universitaire, d'un mini-mémoire sur l'hébreu moderne. Je l'ai rédigé à l'occasion d'un cours d'Astrid Von Busekist et de Catherine Brice sur les identités, les cultures et les nations, en Master de rechercher à Sciences Po. C'est un peu long mais on apprend beaucoup.

 

                       Theodor Herzl Theodore Herzl, fondateur et propagateur du sionisme politique moderne, ironisait dans son livre L'Etat des Juifs : « Qui de nous sait assez d'hébreu, pour demander en cette langue un billet de chemin de fer? Cela n'existe pas. Et cependant la chose est très simple. Chacun garde sa langue, qui est la chère patrie de sa pensée. » Quinze ans plus tard, l'hébreu était pourtant assez bien implanté parmi la population juive partie construire l'Etat juif. Herzl, grand diplomate et figure charismatique du sionisme, icône même de ce mouvement, faisait cependant ici figure de piètre visionnaire[2]. Paradoxalement d'ailleurs, son Judenstaat fut publié pour la première fois en hébreu dans l'Empire russe, en 1896, où résidait la plus grande communauté juive[3].

Car, en effet, dans la volonté de créer une nation sur un territoire pour les Juifs, les sionistes durent se frotter à tous les éléments de construction d'une nation, au sein desquels, la langue[4]. A une nation juive, dotée d'une identité juive, sur un territoire juif, devait correspondre une langue propre aux Juifs, une langue qui leur soit nationale. Cette langue, ce fut l'hébreu. Le grand créateur de cette nouvelle forme de l'hébreu qui naquît à la fin du XIXe siècle, Eliezer Ben YehoudaEliezer Ben Yehouda, dont la vie fut dévouée à la langue hébraïque, interprétait la légende de la sortie d'Egypte des Hébreux dans la Bible, qui les libéra de leur prétendue détention en esclavage, non plus comme la fidélité de dieu à son alliance mais du fait de la conservation de leur langue, signe indélébile de l'identité nationale, qui les maintînt en tant que peuple, rendant cette libération possible. Il revenait donc à nouveau à la langue de maintenir l'identité du peuple juif et de le muter en nation[5]. Symbole culturel donc, symbole politique aussi, symbole d'unité d'un groupe, la langue reste au centre des mouvements  nationalistes. Pour Michel Masson[6], trois orientations idéologiques ont contribué à la « renaissance de l'hébreu » : l'influence des conceptions, notamment développées par Herder[7], où la langue est au fondement de la nation; le mouvement juif rationaliste des lumières, la Haskala, pensant l'hébreu comme une langue dite « fixe » au même titre que l'allemand[8], et enfin le sionisme, considérant l'hébreu comme la langue du peuple juif, descendant des Hébreux.

Quelles furent donc les conditions de la création d'un nouvel hébreu au sein du pays d'Israël[9]? Si le schéma proposé et ici exposé par Michel Masson a pu nous aider, il nous fallait en fait étudier, non seulement la manière dont l'hébreu a été redécouvert et recréé, mais aussi comment il s'est affirmé dans différents contextes : vis-à-vis des Juifs de diaspora d'abord puis des Juifs sionistes!

Ainsi avons-nous préféré avant tout analyser comment l'hébreu s'est en quelque sorte réveillé au sein du monde juif, qui, en somme, l'a réactivé, et comment est-il apparu comme la langue du peuple juif : l'hébreu et non le yiddish. Ensuite avons-nous voulu étudier l'affirmation de cet « hébreu moderne », non plus seulement dans le monde juif, mais sur la terre même d'Israël, comment donc s'est-il imposé, non plus seulement face au yiddish — la langue juive concurrente — mais face à d'autres langues — européennes surtout — et face aux oppositions existantes sur ce territoire même. Il s'agissait là d'approfondir surtout la progressive primauté d'un hébreu, désormais oral, parlé, et non plus seulement d'une progression littéraire écrite. Enfin nous a-t-il semblé pertinent dans une étude sur la création de l'« l'hébreu moderne » de nous pencher sur les instruments, les hommes ou les institutions de cette réalisation pour le moins rare et exceptionnelle, car pour donner une nouvelle langue à une nouvelle nation, travail rigoureux et diffusion étaient inévitables. Ainsi la trame choisie n'est-elle pas strictement chronologique mais décrit, en une forme d'entonnoir, du plus large au plus précis, la progression du nouvel hébreu, sa construction et sa contestation[10], de la diaspora à « Eretz Israël », et des opposants au sionisme aux sionistes eux-mêmes.

 

I. Vers l'hébreu pour les Juifs et pour la nation juive

 

            A . Le renouveau de l'hébreu par la Haskala

 

            Moses MendelssohnVieille de près de trois millénaires, la langue hébraïque connaissait déjà au dix neuvième siècle plusieurs stades, selon les époques, qu'on désigne aujourd'hui de diverses manières : hébreu biblique et talmudique, hébreu mishnique et post-mishnique[11], hébreu du Moyen-Âge et hébreu de la Renaissance[12], puis hébreu des Maskilim[13]. Le terme d'« hébreu classique », à ce titre, désigne arbitrairement l'hébreu biblique, talmudique, mishnique et post-mishnique. Au XVIIIe siècle en effet, dans le monde allemand d'abord, se développe la Haskala, le « Mouvement des lumières juives ». Celui-ci, à l'image de son leader Moses Mendelssohn, entend sortir les Juifs du ghetto et les intégrer, sinon les assimiler, à la Wissenschaft, la société allemande. Il ne nous appartient pas ici de revenir sur la complexité des positions de Mendelssohn ou de ses successeurs ; reste que la Haskala, dans sa majorité, par sa volonté d'enseigner l'allemand aux masses juives exclues, fut paradoxalement un promoteur du renouveau de l'hébreu. Par plusieurs biais en vérité. D'une part, pour éduquer les masses juives à entrer dans la société moderne, il fallut apprendre l'allemand à des populations qui parlaient principalement le yiddish en caractères hébraïques. Ainsi en 1783, Mendelssohn publia une traduction allemande du Pentateuque, en caractères hébraïques avec les commentaires en hébreu (le Be'ur) pour enseigner progressivement l'allemand aux Juifs. Parallèlement, Naphtali Herz Wesseli (1725-1805) écrivait Divré Shalom ve Emet, Paroles de paix et de vérité, en 1782. D'autre part, parce que d'un point de vue intellectuel, les Maskilim favorisèrent l'hébreu comme langue littéraire et entreprirent la sécularisation d'une langue qui restait encore très liée aux ouvrages sacrés ou de type religieux. L'hébreu était effectivement perçu comme le médium devant servir à transmettre aux Juifs la culture européenne. Aussi si, dès le début du XIXe siècle en Prusse et dans les régions de langue allemande plus à l'ouest, l'hébreu s'efface — d'une certaine manière, comme prévu — au profit de l'allemand ; et si à l'instar de  la nouvelle érudition juive des Frankel, des Abraham Geiger, judaïsme réforméGeiger — le fondateur du judaïsme réformé qui supprima l'hébreu comme langue liturgique au profit de l'allemand —, des Zunz, ou des Heinrich GraetzGraetz,  la « Wissenschaft des Judentum » s'oriente vers l'allemand ; en revanche l'émigration vers l'est de ce mouvement de pensée, là où la concentration juive est bien plus forte, et où leur statut n'est pas le même, fait revenir certains « Juifs modernes » à l'hébreu. Ainsi, Nachman Krochmal, par exemple, dans son Guide des égarés de notre temps, insiste sur la grammaire hébraïque, retravaillant sur l'hébreu de la Mishna comme le font aussi alors le Hongrois Salomon Lewisohn et l'Italien Samuel-David Luzzato. Ainsi se développe toute une littérature profane en hébreu : des poèmes de Wessely aux retrouvailles avec le genre historique (même s'il fut plus important en allemand) et à l'invention d'un nouveau genre en hébreu : le roman, dont Abraham Mapou, en 1853, avec L'Amour de Sion, inspiré des Mystères de Paris d'Eugène Sue, devînt le symbole. David FrieländerAinsi, alors que David Friedländer et Lazarus Bendavid tentèrent des réformes visant à l'assimilation quasi-totale (Friedländer proposant la dilution du judaïsme dans le protestantisme avec pour quasi-seule limite pour les Juifs de ne pas reconnaître la divinité de Jésus), le courant majoritaire de la Haskala, fut paradoxalement à l'origine d'une certaine et nouvelle unité culturelle dans le monde juif (comme le fit aussi à sa manière l'Alliance israélite universelle[14]). Ainsi Alain Dieckhoff se demande-t-il si à « la vision dominante, trop univoque, qui veut que l'émancipation ait hâté la destruction du monde juif traditionnel, ne vaut-il pas mieux préférer une approche plus dialectique qui y voit un fait complexe ayant ruiné certaines manières d'être ensemble, trop théocentrées, mais ayant aussi libéré des virtualités inédites susceptibles de fournir une assise nouvelle à l'identité collective? La naissance d'une littérature hébraïque, avec la Haskala, [s'inscrivant] précisément dans une telle perspective. »[15] Alors que s'éditaient déjà à l'est des ouvrages nombreux écrits dans un style « non-biblique, verbeux, boursouflé et inadapté, dans des ouvrages voulant diffuser les idées modernes, apparaissant aussi comme l'expression d'une culture nationale juive, originale et irréductible »[16], se développe aussi une littérature foisonnante utilisant cette fois l'hébreu biblique, soit l'hébreu des Hébreux ou l'hébreu de l'indépendance juive, et non pas talmudique, c'est-à-dire visant à servir dans la diaspora. Ainsi, toujours selon Dieckhoff, en ce sens la restauration littéraire — et donc culturelle — de la Haskala par la langue des Hébreux, apparaît  déjà comme une forme de volonté nationale, à quoi s'ajoute bien souvent la reprise de certains thèmes bibliques, comme c'est le cas chez Abraham MapouAbraham Mapou : bref, est contenu dans la formation de l'hébreu des Maskilim le noyau d'un nationalisme de type politique. En outre, en France également, quelques intellectuels juifs donnent un signal de reviviscence da la langue hébraïque, en déposant en 1863 les statuts d'une « Société des amis de la langue hébraïque » faisant pendant à la floraison littéraire initiée par les Maskilim allemands. Dans un manuscrit de l'Alliance israélite universelle on peut lire : « La langue hébraïque est le seul monument qui nous reste de nos anciennes gloires nationales, elle nous fait encore honneur parmi tous les peuples, et nous serions ingrats envers elle au point de l'oublier entièrement! ». En 1783 déjà, un périodique de langue hébraïque « Ha Meossef » (Le Collectionneur) d'après « Der Sammler », est publié par un Maskil[17] de Königsberg. Et à l'est la presse prend son essor avec près de quinze titres de 1821 à la fin du XIXe siècle : le « Halus » (Y. Schorr), « Hashahar » (Smolenskin), « HaMagid » (1856-1903), « HaMelis » (1860-1905) et « Ha Sefira ». Les effets se font sentir jusqu'à Jérusalem où des religieux publièrent « Ha Levanon ». Renan même, le grand théoricien de la nation, s'en étonna au milieu du XIXe siècle, observant qu'il s'écrivait alors en hébreu plus de titres que dans certaines langues européennes dites secondaires. La littérature hébraïque constitue à ce moment tout un panel de genres, avec par exemple un certain goût pour la satire sociale dans la littérature galicienne (Perl, Erter) ou lituanienne (Mapou, Gordon) répondant à l'hostilité des milieux traditionnels envers la Haskala. Yehouda Leib Gordon et son journal Hamelitz, Mendele Mokher Seforim (1835-1917), Moshe-Leib-Lilienblum.jpgMoshe Leib Lilienblum (né en 1843), Berdichevsky (1865-1921), Tchernikovsky (1875-1943), Sholem Aleichem (1859-1916), Isaac Leib Peretz (1852-1915), David Frishman (1859-1922), ou Haïm Nahman Bialik : tous participent non seulement au renouveau d'une littérature en hébreu, ou en yiddish — les deux en caractères hébraïques en tout cas —, mais aussi à l'émergence d'un nationalisme juif, où la langue est au centre. Une chose est sûre : en 1880, la floraison de la littérature hébraïque comme yiddish affirme bel et bien des revendications nationalistes juives.

 

            B. Quelle langue pour le peuple juif ?

 

            Dès l'époque de la Haskala, les intellectuels juifs comprennent bien que la langue est un enjeu politique et un véritable ciment pour la nation juive. Il reste pourtant à déterminer quelle langue sera celle de la nation juive. Car si l'hébreu est bien en train de renaître, jusqu'à la fin du XIXe siècle, il n'est encore qu'écrit, et surtout le yiddish lui fait sérieusement concurrence. Car le yiddish, lui aussi, est une langue propre aux Juifs et a l'avantage d'être beaucoup plus répandu que l'hébreu. En terre d'Israël, au pays même des anciens Hébreux, la langue hébraïque ne s'impose pas tout de suite. Il faut garder en tête que le yiddish est avant tout le parler des Juifs originaires d'Europe de l'est, formant les premiers contingents sionistes. Avec des millions de yiddishisants[18], l'Europe de l'est constitue bien ce « yiddish land » à la population beaucoup plus forte que celle du Yishouv[19]. Parmi les immigrants Juifs aux Etats-Unis, le sentiment que le yiddish est la langue des Juifs par excellence est très fort. Le mot « yiddish » n'est-il pas lui-même un dérivé du mot « Juif »? Berl-Katznelson-1887-1944.jpgBerl Katznelson, un des leaders travaillistes en visite sur le nouveau continent y trouve, en effet, une opposition forte à l'hébreu. La concurrence entre les deux langues est féroce. L'hébreu part d'ailleurs avec un certain retard. Si, on l'a vu, autour des années 1880, l'hébreu était devenu un outil littéraire pour la Haskala ; s'il pouvait servir également, à l'occasion, de langue de communication entre des Juifs ashkénazes yiddishisants et des Juifs sépharades dont la langue principale était l'arabe ou le judéo-arabe ; l'hébreu n'était encore pas du tout parlé couramment ; car l'hébreu parlé tout simplement, n'existait pas, ou plus, depuis des siècles. Et ce retard était pour longtemps clairement visible. Ainsi Martin BuberMartin buber par exemple, historien et philosophe, grand spécialiste du Hassidisme pourtant, à son arrivée en terre d'Israël était incapable de donner la moindre conférence en hébreu. Le yiddish, à l'opposé, était la composante profonde de tout un monde, dont témoignent aussi Rachel Katznelson et Haïm Brenner, écrivant pourtant en hébreu. D'autres aussi, après avoir commencé leur oeuvre en hébreu, comme Mendélé Mokher Seforim, Yitzhak Leib Peretz et Sholem Aleichem, la terminent en yiddish. Pour les milieux socialistes de la diaspora, ceux du nationalisme diasporique[20] comme le Bund (« Union des ouvriers juifs de Lithuanie, Pologne et Russie »), qui, en 1897, adoptait le yiddish : l'hébreu était une « lubie absurde » et bourgeoise. Le yiddish, langue populaire, leur apparaissait comme la langue socialiste par identification, alors que l'hébreu était uniquement la langue des sionistes. A ce propos, Esther Lifshitz, la déléguée du Bund, demanda à ce que le yiddish soit reconnu comme la langue nationale juive. Débats intenses et motions de compromis suivirent donc au sein des mouvements juifs, si bien que l'écrivain Yitzhak Leib Peretz concluait : « le yiddish est avec l'hébreu l'une des langues nationales du peuple juif. » Et la presse poursuivait partout dans le monde juif cette controverse, notamment sous la plume d'un écrivain magistral tel qu' Ahad ha amAhad Ha Am, l'essayiste qui, bien que favorable à l'hébreu écrit, était tout à fait hostile à l'hébreu parlé, auquel il ne voyait guère d'avenir en « terre sainte ». L'hébreu comme langue parlée d'un centre en terre d'Israël, en effet, semblait chimérique à beaucoup. Simon Doubnov, lui, l'historien du judaïsme, d'origine russe et nationaliste de tendance « diasporiste » (c'est-à-dire non sioniste) proposait une théorie du trilinguisme, préconisant la coexistence de deux langues juives, l'hébreu comme langue nationale et le yiddish comme langue populaire, ainsi qu'une langue de culture « locale », pensant à l'allemand ou au russe. Ainsi, selon Dieckhoff[21], la démarche « yiddishiste », comparable à celle de Ludovit Stur(1815-1856) en Slovaquie et Gheorghe Lazar(1779-1821) en Roumanie cherchait à légitimer et à valoriser un idiome populaire, c'est-à-dire à rendre littéraire une langue essentiellement populaire; tandis que la démarche de réactualisation de l'hébreu, elle, s'assimilant à celle d' Adamantios Korais(1748-1833) en Grèce et cherchait à populariser dans le cadre d'un futur Etat-nation, une langue écrite et littéraire. Car, très vite, pour les sionistes, l'hébreu apparaît bel et bien comme la matrice de la nation. Et l'histoire de l'hébreu dans les kibboutzim en est symptomatique, puisque alors qu'ils sont surtout fondés par des Juifs venus de l'Empire de Russie, ils délaissent le yiddish et le russe, au profit de l'hébreu. L'opposition du Yishouv au yiddish, en effet, est très forte : pour les sionistes, le yiddish représente l'exil, c'est la « fidèle représentation de l'exil des Juifs d'Europe »[22]. Le choix de l'hébreu, en revanche, est l'affirmation idéologique d'une identité collective renouvelée et authentique, en plus d'une volonté d' « orientalisation » : orientalisation des moeurs et de la prononciation, voire orientalisation vestimentaire[23]. Yossef-Haim-Brener.jpgHaïm Brenner par exemple, malgré tout l'attachement qu'il a envers le yiddish, n'en défend pas moins l'usage de l'hébreu, une langue qui reste selon lui la véritable langue d'une nation qui vit encore, une langue encore vivante mais écrite, non parlée, restée langue littéraire avec ses ouvrages et ses correspondances. La Haskala déjà, avait appuyé l'hébreu comme langue « noble », dans sa rivalité avec le yiddish, langue populaire. Pourtant, si l'hébreu remporte un vif succès au sein du Yishouv[24], il convient néanmoins d'en nuancer la portée. Avant comme après le congrès de Bâle de 1897, les sionistes militants ne sont encore guère sensibles à la question, excepté Albert Goldsmid (1846-1904) et surtout Nathan Birnbaum. A ce premier congrès sioniste, seul HaCohen s'exprime en hébreu, demeurant incompris de la majorité des délégués. Il faut dire qu'Herzl lui-même croyait plutôt en l'allemand comme seule langue capable de fédérer les Juifs[25]. A la conférence de la paix à Versailles en 1919, seul le délégué sioniste Menachem Ussishkin 1863-1941Ussishkin Menahem, choisit de s'exprimer en hébreu. Toutefois, si le yiddish perd sa force — comme l'allemand a perdu la sienne par l'érosion du prestige de l'Allemagne après sa défaite de 1918 —  par la destruction du monde yiddish pendant la seconde guerre mondiale; la victoire de l'hébreu revient à son institutionnalisation précoce et soutenue, à un syndicat sioniste dynamique et à un volontarisme extraordinaire visant à assurer la cohésion sociale puis l'intégration politique des masses juives au sein du Yishouv. L'hébreu cherchait bien à donner une profondeur intemporelle à la collectivité juive, apparaissant comme le vecteur idéal pour créer et façonner une « communauté imaginée »[26] fondée sur un sentiment d'appartenance commune. Ainsi, Michel Masson n'hésite pas à affirmer que, de 1865 à 1895, l'hébreu n'est pas la conséquence du sionisme mais le fondement même de son essor, puis que de 1895 à 1927, alors qu'il perd de sa force en diaspora, il se fixe de plus en plus au pays d'Israël ; l'année 1927 étant celle où la production littéraire en hébreu sur la « terre promise » dépasse celle de diaspora. L'une augmente et l'autre diminue. Les sionistes, avec la même logique idéologique que toute leur entreprise, cherchaient à réactiver prioritairement les éléments de l'hébreu classique. Au retour à la terre des hébreux correspondait un retour à la langue hébraïque. Même si là encore on pourrait nuancer l'importance du lieu puisque le sixième congrès sioniste de 1903 , tout comme Ben Yehouda, « le père de l'hébreu moderne », avait voté[27] l'étude du projet d'implantation en pays kikuyu[28]. Ainsi il s'agirait dans ce cas d'une langue sur un territoire plus que sur une terre, comme le souligne Dieckhoff. Rappelons toutefois que les sionistes de Sion, s'inscrivant alors pleinement comme « modernes »[29], ne concevaient la réalisation de la nation juive qu'en terre d'Israël, dans un rapport indivisible à l'histoire, au territoire et à la nation. Il restait alors à l'hébreu à se construire, il fallait en fait créer l'« hébreu moderne ». Car si la Haskala en effet, avait déjà élevé la langue hébraïque au statut des langues européennes, il ne s'agissait que d'un hébreu écrit. Il fallait à présent un hébreu capable d'être parlé, avec tout ce que cela nécessitait de nouveau et de besoins. Pour cela, seul un immense travail de codification, de planification et d'invention le pouvait. Et dans ce travail, Ben Yehouda avait une place primordiale.

 

            II. L'hébreu parlé : la percée du nouvel hébreu sur les lieux de son ancienne terre.

 

Si l'hébreu disposait d'une certaine aura parmi les intellectuels juifs et si le renouveau de la littérature hébraïque l'avait déjà fait renaître, il n'en restait pas moins que la langue restait peu adaptée au vocabulaire moderne et réaliste cherchant à désigner de nouveaux objets et ustensiles, et surtout qu'elle restait une langue écrite. Il est vrai qu'« il n'existait personne dont l'hébreu fût la langue maternelle et qui pût le parler spontanément. »[30] Ainsi, en plus de devoir convaincre de l'adoption de l'hébreu comme langue du peuple juif, il fallait avant tout édifier une langue orale nouvelle à partir d'une langue écrite ancienne, c'est-à-dire inverser l'ordre commun, si ce n'est naturel des choses, rappelé par Ferdinand Saussure. 

 

                        A. Le volontarisme d'Eliezer Ben Yehouda : pour un hébreu écrit et parlé.

 

            On relève dans l’histoire du renouveau de l’hébreu nombre de précurseurs. Moïse Schulbaum (1845-1918) en fut un avec son dictionnaire Allgemeines Vollständiges Neuhebraïsh-deutsches Wörterbuch. Dès 1860 également, nombre d'écoles en Europe de l'est encourageaient l'apprentissage de l'hébreu ; le rabbin serbe Rabbin religieux proto - sioniste Alkalaï, sépharade de SYehouda Alkalaï lui-même, proto-sioniste dès la fin des années 1850, le prônait, Nissim Behar (1848-1931), représentant de l'Alliance israélite universelle à Jérusalem, avant lui, avait enseigné l'hébreu par la méthode directe, développée par la suite par d'autres enseignants comme David Yellin, Yossef Meyouhas, Yehouda Rozovsky ou Ytzhak Epstein. De même certains Maskilim comme Isaac Satanow et Shlomo Pappenheim, s'étaient essayé à la création de néologismes en hébreu et à l'exercice de la synthèse des différentes strates de l'hébreu. A l’évidence donc, il nous faut immédiatement relativiser le rôle d'un seul homme dans la création de l’hébreu moderne. Il n'empêche cependant qu'Eliezer Ben Yehouda (1858-1922), qui signifie « Fils de Judée », de son vrai nom Eliézer Itzhak Perlman Elianov, reste le fondateur et le plus grand édificateur de l' « hébreu vivant moderne ». Né à Vilna (Vilnius), où il suit le cursus ordinaire de l'enseignement rabbinique, puis passé à la littérature profane, il s'intéresse à la littérature hébraïque. Au contact d'un maître secrètement Maskil, lisant en secret L'Amour de sion d'Abraham Mapou, il se passionne à l'université pour les « nationalités opprimées » comme pouvaient l'être alors les Bulgares face aux Turcs. Ses idées évoluent aussi sous l'influence d'amis russes et d'un savant juif français amoureux de l'hébreu, Joseph Halévy, qu'il rencontre à Paris, où il étudie la médecine. Ben Yehouda travaille à l'époque pour un journal nationaliste hébraïque, L'Aube, publié à Vienne par l'écrivain Peretz Ben Moshe SmolenskinSmolenskin. Au départ il lie la question nationale à celle de la langue écrite et de l'enseignement, avant de décider d'utiliser l'hébreu comme langue de l'éducation, dans un projet qui selon lui, doit être réalisé en terre d'Israël[31]. En 1881 il part donc s'y installer avec sa femme Dvora, professeur de russe. Dès son arrivée, il publie dans le périodique « Havatséleth » un appel réclamant que l'hébreu devienne la langue des écoles du pays. Il y rencontre dans le milieu religieux quelques amoureux qui savent plus ou moins le parler. Nissim Béhar, le directeur de la nouvelle école de l'Alliance israélite universelle à Jérusalem l'embauche comme enseignant. Ben Yehouda a pour projet la rédaction d'un Thésaurus de la langue hébraïque. Il publie un nouveau journal « Hazvi » (Le Cerf), appelé plus tard « HaOr » (La lumière). A la mort de Dvora, il épouse sa soeur Hemda, qui le seconde énergiquement et qui fit de lui le portrait d'un personnage hors du commun. En 1889, il crée l'Académie de la langue hébraïque afin d'enrichir l'hébreu par des mots usuels tels que « dictionnaire », « serviette », ou « trottoir » pour lesquels il recoure à l'araméen, à l'arabe ou à des langues européennes. Il publie aussi des manuels scolaires en hébreu. On cite souvent son article « She'ela Nikhbada », « Une question importante », de mars-avril 1879, dans le périodique hébraïque « Ha Shahar », où il exprime que les Juifs ont, comme les Grecs et les Hongrois, le droit de défendre leur identité nationale, parmi laquelle une langue historique et nationale. L'idée est bien celle d'une genèse politique et non pas d'un « pur » nationaliste culturel, à l'instar d'Ahad Ha-Am. Pour lui le sionisme implique normalisation culturelle et politique. On retrouve donc l'influence de Herder dans l'idée que la langue est comme « l'âme d'un peuple » qui porte toutes les traces de la vie collective du peuple. Pour lui en effet, la réalisation d'une langue parlée et vivante était nécessaire à la réalisation d'une nation juive souveraine. S'il n'y en avait pas, ou plus, alors il fallait la créer. Pour ce juif lithuanien débarqué à Jaffa en 1881, l'« hébreu moderne puisant dans la mémoire religieuse de jadis sera le ciment qui réunira la nouvelle société juive »[32]. Convaincu que la renaissance de la nation juive devait passer par la renaissance d'une langue au fondement de la nation, l'hébreu, Ben Yehouda mena un véritable travail de titan, de son installation au pays d'Israël en 1881 à sa mort en 1922. Ainsi, tout juste arrivé en « Eretz Israël », il crée avec ses amis Yehiel Pines et Nissim Béhar l'association « Tehiat Israël » (renaissance d'Israël, dont l'effectif n'a jamais dépassé six personnes). En 1889, il fonde aussi l'association « Safa Berura » (langue claire), s'engageant à promouvoir la langue hébraïque. Celle-ci toutefois ne dure guère, alors crée-t-il en 1891, un « Comité de la langue » (Va'ad HaLashon), qui ne devînt véritablement actif qu'à partir de 1904 à l'arrivée des pionniers de la deuxième[33] alyah[34]. Avec l'appui de Nissim Béhar, le directeur de l'école de l'Alliance israélite universelle, Ben Yehouda est engagé comme professeur d'hébreu à Jérusalem, où il pratique la méthode directe (la méthode carré, notamment utilisée pour l'enseignement du français en Algérie), soit l'enseignement de l'hébreu par l'hébreu, qui consiste à éliminer toute traduction.  David Yellin, lui aussi, depuis 1882 travaille ainsi et publie en 1900 le premier manuel d'apprentissage de l'hébreu. Rassovsky dans « Hatzsvi » et Itzhak Epstein en 1901, publient « Ivrit be ivrit » et érigent cette méthode d'apprentissage en véritable théorie. Il s'agit donc d'un travail colossal, entrepris d'abord par quelques uns qui entendent faire revivre une langue, de la faire reparler par une population, mieux, par un peuple, afin qu'il s'érige en nation. Et si leur travail rencontre des oppositions, il suscite toutefois un certain élan. Dans l'Empire russe en effet, la presse hébraïque relate le travail accompli dans les implantations au pays d'Israël et ainsi quelques centaines de Juifs se mettent soudainement en Russie, à imiter les efforts du Yishouv en parlant hébreu dans leur vie quotidienne. En août 1903 par ailleurs, pour la première fois, à la convention des Juifs d'« Eretz Israël », les débats se tiennent pour la première fois en hébreu. L'hébreu n'était pas ou plus une langue morte mais seulement dormante, qu'il fallait réveiller.

            B.  L'hébreu au coeur des oppositions

            L'idée de faire de l'hébreu la langue courante du peuple juif pourtant, on l'a vu, connut nombre d'opposants en diaspora ; il serait faux de croire que ce bouleversement fut facile au pays d'Israël. Pour nombre de Juifs, comme de non Juifs d'ailleurs, l'hébreu est une langue sainte ou sacrée, idéalisée souvent, et liée aux textes sacrés et à une époque sacrée : celle des royaumes antiques d'Israël et de Juda, celle du Temple de Jérusalem. Certains donc, en diaspora d'abord, mais aussi en « Eretz Israël », refusaient toute utilisation de l'hébreu pour autre chose que des écritures pieuses ou des prières. Mais surtout, nombre se fédérèrent autour du refus d'un hébreu parlé, ressurgissant d'outre tombe. Cette opposition, au pays d'Israël, vînt avant tout des milieux orthodoxes autochtones et non sionistes. Ce furent les hommes du clan du rabbin Salant, par exemple, qui firent appel aux Turcs auprès du gouverneur ottoman contre Ben Yehouda, faisant emprisonner ce dernier en 1894, qu'ils nommaient par dérision « Safa 'arura »[35], suite à un article trouvé subversif de son beau-père Jonas dans « Ha Sevi ». Très critique à l'encontre des milieux traditionalistes, méprisant les conventions religieuses, tant dans son oeuvre que dans sa conduite personnelle, Ben Yehouda s'était en effet créé de solides inimitiés. Ce dernier fut alors emprisonné plusieurs mois et ne sortit que sous l'effet de nombreuses interventions. Son journal fut également suspendu pour un an. Isolé avec ses quelques amis dans sa lutte pour l'adoption par tous de l'hébreu, afin de remédier à sa position il se rallia à Herzl, soit au sionisme politique en essor. Au camp orthodoxe s'ajoutait la position de certains penseurs revenus vers la piété juive, tel franz RosenzweigFranz Rozenzweig en Allemagne et Gershom ScholemGerschom Scholem en terre d'Israël, voyant l'hébreu comme un signe de dégénérescence qui pourrait être fatal au judaïsme[36]. Car la compétition, la « querelle des langues »[37], s'installait en terre d'Israël et pas seulement avec les orthodoxes. Avant 1890 en effet, la langue de promotion sociale était en fait, le français. Les immigrés se francisaient volontairement plus rapidement qu'ils ne s'hébraïsaient, pour des raisons sociales. Les professeurs d'hébreu se plaignaient par exemple de différences de salaire avec les professeurs de français. Puis, à partir de 1890 et de la deuxième alyah qui débuta en 1904, lorsqu'il fallut définir l'identité du yishouv, l'hébreu dut alors s'affirmer contre le français, parlé partout en Orient, pour définir le projet national des sionistes. Au jardin d'enfants et à l'école primaire, on fit des enfants des propagandistes de l'hébreu au foyer de leurs parents. Dès 1888 l'école de Rishon-le-Tsion enseignait entièrement en hébreu, en 1892 l'ensemble des instituteurs se prononçait pour l'emploi exclusif de l'hébreu dans l'enseignement. L'hébreu connut son essor par le travail des instituteurs, des animateurs des « sociétés hébraïques » fleurissant un peu partout à partir de 1890, et des journalistes avec la création de quotidiens en hébreu dès 1886. Si l'enseignement de l'hébreu restait difficile à Jérusalem — la ville pourtant où commença à enseigner Ben yehouda —, l'éducation restant encore celle des Heder, du Talmud Thora ou des Yeshivot[38], il passait par les villages agricoles comme Rishon-le-Tsion où David Yudelevitz imposa l'hébreu dans les matières juives (1886), en mathématiques (1887) puis dans toutes les matières (1888). En 1898 s'ouvrait le premier jardin d'enfants en hébreu. L'hébreu se développait avant tout dans les implantations agricoles de l'organisation sioniste, puis dans les villes (excepté Jérusalem), soit là où le monde orthodoxe était relativement peu présent, relayé par le monde ouvrier et les partis ouvriers tels Hapoel Hatzaïr ou Poalei Zion décidant de n'employer que l'hébreu dans leurs rapports et leurs débats. Le « Gdoud Meginé Hasafa » (Légion pour la protection de la langue) entretenait l'espoir de développer le parlé de l'hébreu à chaque nouvelle immigration, avec la peur que les langues étrangères ne le surpassent. La diffusion de l'hébreu passait avant tout, bien évidemment par son enseignement aux nouvelles générations qui en feraient leur langue maternelle. Mais elle se poursuivait à tous les niveaux. Car l'hébreu subissait la concurrence du français dans les écoles de l'Alliance israélite universelle, celle de l'anglais dans les écoles de la fondation Evelyne De Rothschild et celle de l'allemand dans la Hilfsverein der deutschen Juden, association juive allemande, qui en 1901, soit après la visite du Kaïser, intensifia sa lutte contre le français. Mais le combat acharné et les motivations idéologiques des sionistes permirent à l'hébreu de prendre le dessus. En 1906 en effet, le lycée de Jaffa, aujourd'hui lycée Herzlya, introduit l'hébreu comme discipline dans l'enseignement secondaire. Même la Hilfsverein fit de l'hébreu la principale langue d'enseignement dans un certain nombre d'écoles. C'est elle pourtant qui provoqua la controverse en 1913.

 

Ainsi, à la veille de la première guerre mondiale, en 1912, les rivalités franco-allemandes touchent le Proche-Orient. La Hilfsverein der deutschen juden, en effet, importante institution allemande chargée de la formation des professeurs juifs en Eretz Israël, décide de faire de l'allemand la langue de la formation pédagogique au nouvel établissement polytechnique d'Haïfa[39]. L'opposition des professeurs comme des élèves qui lancent une « grève des cours » et des pétitions permet d'observer de manière flagrante la progression de l'hébreu parmi la population juive du Yishouv. L'événement prend en effet une grande ampleur, c'est ce qu'on nomme la « guerre les langues »[40] de 1913-1914 pour l'enseignement de l'hébreu au Technicum d'Haïfa et ainsi l'affirmation de l'identité juive nationale, indépendante des puissances européennes. Fin 1913, la « guerre des langues » est surtout celle de l'hébreu contre l'allemand, la Hilfsverein étant la rivale de l'association des maîtres. Le bâtiment du Technicum, le futur Technion d'Haïfa, réunit son Kuratorium (directoire) à Berlin et décide que les sciences techniques seront enseignées en allemand. Le 11 novembre 1913, le bureau de l'association des maîtres répond par un appel à la manifestation, et un projet d'école remplaçant l'école d'Haïfa. L'exécutif central sioniste donne son accord pour la création de nouveaux établissements scolaires et promet une aide aux professeurs de la Hilfsverein en grève. Plus généralement, c'est la « guerre » contre l'influence germanique. Déjà la Haskala hébraïque avait exprimé sa peur de voir l'hébreu vaincu par la montée de la Haskala allemande, tel que l'avait exprimé Y. L. GordonY.L. Gordon[41], puis Moshe Leib Lilienblum allant jusqu’au désespoir dans son pamphlet « La réunion des morts ». Mais les sionistes, eux, n'entendaient pas se laisser faire, ils combattaient pour une nation juive et celle-ci devait avant tout passer par la primauté d'une langue juive. Ainsi, les élèves des écoles commerciale et normale de la Hilfsverein organisèrent une réunion de protestation à Jérusalem, au cours de laquelle ils rédigèrent un mémorandum demandant l'hébreu comme seule langue d'enseignement. Sans réponse, ils firent la grève des cours. La grève s'étendit à Jaffa et Haïfa. De nombreux professeurs menacèrent de faire sécession. Finalement les pressions des membres russes et américains entraînèrent la démission des fondateurs de la Hilfsverein. La construction du Technicum fut achevée le 11 février 1914, mais l'établissement n'ouvrit qu'après la première guerre mondiale, tout en hébreu. L'hébreu s'imposait donc comme une langue de culture adaptée à la modernité technicienne, la version juive de la modernité et de la technique. L'hébreu remportait là une première grande victoire, une victoire de la base, qui fit tâche d'huile. Dix ans plus tard, en 1924, lorsque l'Université de Jérusalem ouvrit ses portes, un point était acquis, l'enseignement serait en hébreu. Quant à l'institut Weizmann en 1934, la question ne se posait plus. A cette époque, l'hébreu au sein du Yishouv avait vaincu l'opposition des Juifs orthodoxes et ultra-orthodoxes ainsi que l'influence extérieure d'autres langues : en 1922 l'article 22 du Mandat britannique reconnaissait l'hébreu comme langue d'administration avec l'anglais et l'arabe. L'hébreu en tant que langue officielle du pays allait pouvoir se munir de moyens officiels publics, administratifs, plus forts qu'ils ne l'avaient déjà été lors de la période d'édification de cette ancienne nouvelle langue.

 

 

 

         III. L'édification de l'hébreu

 

 

            Progressivement, les générations du Yishouv naissaient dans une société de langue hébraïque, si bien que certains, comme Ahad Ha Am, durent reconnaître un fait accompli auquel ils n'avaient pas cru quinze ans plus tôt.  En 1916 en effet, 40% de la population juive d'Israël déclaraient avoir l'hébreu comme première langue, ce pourcentage atteignant 75% à Tel Aviv ou dans les implantations agricoles. Avec des panneaux, des pièces de théâtre, des émissions de radio diffusant 3 heures et demi d'hébreu en 1934 et 5 heures en 1939, l'année où est fondée l'« Association pour la prépondérance en hébreu », dirigée par Menahem Ussishkin, conseillant d'adopter tous les panneaux en hébreu et des patronymes hébraïques, l'édification de l'« hébreu moderne » est un succès. Succès qui a pu compter aussi sur le travail fait en amont en diaspora. Pourtant, on a vu que cet « hébreu moderne » n'existait pas à l'état brut, il a donc fallu le construire, et à ce niveau aussi, les conflits pouvaient apparaître.

 

            A. Construction de l'hébreu et débats internes aux sionistes.

 

            Si Ben Yehouda mérite bien sa place au Panthéon de l' « hébreu moderne », il n'est pas le premier, ni le seul, à être à l'origine d'un renouveau de l'hébreu. De l'hébreu biblique au Talmud, à la Mishna, en passant par l'hébreu médiéval et de la Renaissance, l'hébreu s'est transformé et s'est adapté aux besoins des périodes respectives. On a vu que des Maskilim comme Isaac Satanow et Shlomo Pappenheim se sont livrés à cet exercice difficile de combinaisons de strates. On disait de l'hébreu de la Haskala qu'il manquait de beauté du fait de l'emploi d'une langue biblique peu efficace pour rendre compte des objets modernes et d'une langue trop mal connue (que 8000 mots) pour donner des chefs d'oeuvre littéraire. Ainsi étendait-on à cette époque les expressions comme « beit ochel » pour désigner la « maison de nourriture », soit le restaurant, ou encore « beit ayin », soit « maison des yeux » pour des lunettes. Il est évident que les phrases rendues en étaient bien trop lourdes.  Abraham  Mapou lui-même, dans Le Vautour hypocrite, en 1857, fut aux prises avec d'importants problèmes de styles pour ses romans réalistes. L'hébreu écrit se divisait alors entre un hébreu biblique beau mais manquant de termes, et un hébreu talmudique abandonné à la littérature hassidique mais fournissant termes et saveur populaire. Ainsi, Shalom Abramovitch(1835-1917), de pseudonyme Mendélé Mokher Seforim créa, après un détour par le Yiddish, une nouvelle prose hébraïque, plus souple, plus vivante, mélange d'hébreu biblique et rabbinique, synthèse entre l'hébreu biblique utilisé par la Haskala et l'hébreu en usage au Moyen-Âge. Ces oeuvres dites « synthétiques »[42] n'appartenaient déjà plus à la période de la Haskala. L'hébreu développé au pays des Hébreux devait reprendre la même méthode de combinaisons. Selon Michel Masson, en effet, l'hébreu de l'Etat d'Israël aujourd'hui constitue une « combinaison de toutes les formes d'hébreu parlées de tous temps, et est sûrement plus proche de hébreu biblique. En gros la forme des mots vient de la bible et la construction de la phrase, de la mishna, et les mots rares et élégants appartiennent à toutes les périodes et tous les styles. »[43] Les pionniers n'ont pas fait selon lui, « l'analyse scientifique des différents types d'hébreu pour en faire revivre une extrapolation, [ils ont exploité] l'ensemble des sources classiques comme si elles constituaient une seule et même langue ». L'hébreu n'a pas repris là où il s'était arrêté, « la renaissance de l'hébreu » constitue « l'ensemble des états de langue de l'hébreu », soit « la reviviscence d'un héritage hébreu envisagé globalement »[44], soit de manière partiellement artificielle. Les fondateurs de l'« hébreu moderne » allaient en effet rechercher les mots à travers toutes les époques de l'hébreu, forger des mots en cas de manque, choisir en cas de confrontation et hébraïser nombre de mots de provenance étrangère. Ainsi pourrait-on classifier le travail pour la renaissance d'un nouvel hébreu autour de trois pôles : la formation de nouveaux mots pour créer une langue capable de répondre aux besoins modernes, la combinaison des différentes strates de l'hébreu (biblique, talmudique, médiéval...) et l'organisation institutionnelle de cette entreprise. Encore faut-il ajouter qu'il serait erroné de croire que l'édification d'une langue — comme celle d'une nation — ne viendrait que du haut. Car les masses, si elles ne sont pas à l'origine du projet, ni de sa structuration grammaticale et orthographique, eurent malgré tout un rôle à jouer dans la réception de la langue et dans son développement. L'altération dans la réception jouait d'ailleurs au plus haut niveau puisque les intellectuels, linguistes, poètes et écrivains de langue hébraïque, et sionistes, eux-mêmes ne s'entendaient pas nécessairement sur la tournure à donner à ce nouvel hébreu. Shaï Agnon (1888-1970)Samuel Yosef Agnon (1887-1970) par exemple, célèbre romancier et prix Nobel de littérature en 1966, s'opposait aux nombreux néologismes de Ben Yehouda, refusant sa vie durant d'utiliser certains termes pour leur préférer de vieilles expressions. A la place de « mitbakh », par exemple, qui signifie cuisine, il utilisa toute sa vie l'expression « heder Bishoul » qui signifie la pièce pour cuisiner ; de même pour « Shaon », la montre, formée à partir de « Shaa », l'heure, qu'il refusait au profit de « kli sha'ot », la machine des heures, ou encore « riba », la confiture, au motif qu'on retrouve le mot dans le Talmud dans le sens de « jeunes filles ». Le poète Haïm Nahman BialikHaïm Nahman Bialik, dit « le poète national », lui aussi hostile à Ben Yehouda, dès son arrivée à Tel Aviv en 1924, ne l'imita pas moins dans la méthode, en forgeant  lui-même ses propres mots, près d'un millier en une dizaine d'années. Nombre d'écrivains donc, à l'origine du développement de l'hébreu par leurs écrits de large diffusion à l'échelle du pays et de l'époque, avaient des rapports parfois tendus avec Ben Yehouda et le « Comité de la langue » dont ils contestaient l'autorité : ainsi étaient-ce le cas, entre autres, de Mendélé Mokher Seforim et d' Agnon, mais aussi de Haïm Joseph Brenner, de Bialik ou encore du poète Avraham-Shlonsky.jpgAbraham Schlonsky(1900-1973), favorable au renouveau des formes d'expression à travers les traductions de grandes oeuvres littéraires. Parfois même, c'est le public lui-même, soit les masses juives sionistes, qui n'acceptèrent pas certains mots en leur préférant directement des mots d'origine européenne. Ainsi, lors de la création de l'orchestre de Rishon-Le-Tsion, qui se nomma lui-même « tizmoret » alors que Ben Yehouda entendait nommer ainsi le concept de mélodie. Les membres avaient donc forgé ce mot avant Ben Yehouda, alors même que ce dernier entendait lui appliquer un autre sens. 

Nombre d'oppositions par ailleurs, et celle d'Agnon en premier lieu, doivent sans doute être rapprochées de différents idéologiques à l'intérieur du mouvement sioniste lui-même. En effet, comme le montre Michel Masson[45], le choix d'un mot plutôt qu'un autre revêtait de motivations avant tout idéologiques, celle d'un hébreu proche de l'hébreu biblique. Car comme le rappelle Alain Dieckhoff, « Que Ben Gourion parle en apparence la même langue que Moïse, n'était-ce pas le meilleur gage de légitimité pour le sionisme »[46] ainsi que la plus belle preuve symbolique du lien entre les Hébreux d'hier et les Juifs d'aujourd'hui ? Ainsi Ben Yehouda privilégia l'hébreu biblique, mais pour d'autres, il semble que sa manière de procédé ait été insuffisante. La religion n'est sans doute pas étrangère à ce différent. D'une part Ben Yehouda était un athée, quasi anti-religieux, alors qu'Agnon était observant ; mais d'autre part, le courant sioniste religieux, autour d'Yitshak Reines, fondateur du parti Mizrahi, craignait d'aborder les problèmes culturels aux forums sionistes par peur que le substrat juif se perde en culture au détriment du religieux, le projet national exigeant la sécularisation dans une perspective historique et culturelle reléguant le religieux à l'appendice de ce dernier. Ainsi s'opposèrent-ils, eux aussi, au projet d'université hébraïque de la fraction démocratique conduite par Haïm Weizmann, Berthold Feiwel(1875-1937) et Martin Buber. Par la suite, la deuxième génération d'auteurs ne démordait pas non plus de discussions sur l'hébreu biblique ou mishnique. Joseph klausner, par exemple, qui était favorable au plus récent, se heurta à une forte opposition. L'hébreu mishnique restait néanmoins plus pratique pour les termes de la vie quotidienne. Les sens nouveaux donnés à des mots bibliques assez rares ont donc été peu repris. Il s'agissait, à partir des racines bibliques, de développer des mots dérivés voire des composés plus audacieux.

Si désaccords il y avait, en tout cas un travail précis, rigoureux et régulier était nécessaire, faire revivre une langue au sein d'une population de plusieurs centaines de milliers de personnes nécessitait de leur donner les moyens de parler cette langue et donc de l'institutionnaliser.

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III. L'édification de l'hébreu

 

 

            Progressivement, les générations du Yishouv naissaient dans une société de langue hébraïque, si bien que certains, comme Ahad Ha Am, durent reconnaître un fait accompli auquel ils n'avaient pas cru quinze ans plus tôt.  En 1916 en effet, 40% de la population juive d'Israël déclaraient avoir l'hébreu comme première langue, ce pourcentage atteignant 75% à Tel Aviv ou dans les implantations agricoles. Avec des panneaux, des pièces de théâtre, des émissions de radio diffusant 3 heures et demi d'hébreu en 1934 et 5 heures en 1939, l'année où est fondée l'« Association pour la prépondérance en hébreu », dirigée par Menahem Ussishkin, conseillant d'adopter tous les panneaux en hébreu et des patronymes hébraïques, l'édification de l'« hébreu moderne » est un succès. Succès qui a pu compter aussi sur le travail fait en amont en diaspora. Pourtant, on a vu que cet « hébreu moderne » n'existait pas à l'état brut, il a donc fallu le construire, et à ce niveau aussi, les conflits pouvaient apparaître.

 

            A. Construction de l'hébreu et débats internes aux sionistes.

 

            Si Ben Yehouda mérite bien sa place au Panthéon de l' « hébreu moderne », il n'est pas le premier, ni le seul, à être à l'origine d'un renouveau de l'hébreu. De l'hébreu biblique au Talmud, à la Mishna, en passant par l'hébreu médiéval et de la Renaissance, l'hébreu s'est transformé et s'est adapté aux besoins des périodes respectives. On a vu que des Maskilim comme Isaac Satanow et Shlomo Pappenheim se sont livrés à cet exercice difficile de combinaisons de strates. On disait de l'hébreu de la Haskala qu'il manquait de beauté du fait de l'emploi d'une langue biblique peu efficace pour rendre compte des objets modernes et d'une langue trop mal connue (que 8000 mots) pour donner des chefs d'oeuvre littéraire. Ainsi étendait-on à cette époque les expressions comme « beit ochel » pour désigner la « maison de nourriture », soit le restaurant, ou encore « beit ayin », soit « maison des yeux » pour des lunettes. Il est évident que les phrases rendues en étaient bien trop lourdes.  Abraham  Mapou lui-même, dans Le Vautour hypocrite, en 1857, fut aux prises avec d'importants problèmes de styles pour ses romans réalistes. L'hébreu écrit se divisait alors entre un hébreu biblique beau mais manquant de termes, et un hébreu talmudique abandonné à la littérature hassidique mais fournissant termes et saveur populaire. Ainsi, Shalom Abramovitch(1835-1917), de pseudonyme Mendélé Mokher Seforim créa, après un détour par le Yiddish, une nouvelle prose hébraïque, plus souple, plus vivante, mélange d'hébreu biblique et rabbinique, synthèse entre l'hébreu biblique utilisé par la Haskala et l'hébreu en usage au Moyen-Âge. Ces oeuvres dites « synthétiques »[42] n'appartenaient déjà plus à la période de la Haskala. L'hébreu développé au pays des Hébreux devait reprendre la même méthode de combinaisons. Selon Michel Masson, en effet, l'hébreu de l'Etat d'Israël aujourd'hui constitue une « combinaison de toutes les formes d'hébreu parlées de tous temps, et est sûrement plus proche de hébreu biblique. En gros la forme des mots vient de la bible et la construction de la phrase, de la mishna, et les mots rares et élégants appartiennent à toutes les périodes et tous les styles. »[43] Les pionniers n'ont pas fait selon lui, « l'analyse scientifique des différents types d'hébreu pour en faire revivre une extrapolation, [ils ont exploité] l'ensemble des sources classiques comme si elles constituaient une seule et même langue ». L'hébreu n'a pas repris là où il s'était arrêté, « la renaissance de l'hébreu » constitue « l'ensemble des états de langue de l'hébreu », soit « la reviviscence d'un héritage hébreu envisagé globalement »[44], soit de manière partiellement artificielle. Les fondateurs de l'« hébreu moderne » allaient en effet rechercher les mots à travers toutes les époques de l'hébreu, forger des mots en cas de manque, choisir en cas de confrontation et hébraïser nombre de mots de provenance étrangère. Ainsi pourrait-on classifier le travail pour la renaissance d'un nouvel hébreu autour de trois pôles : la formation de nouveaux mots pour créer une langue capable de répondre aux besoins modernes, la combinaison des différentes strates de l'hébreu (biblique, talmudique, médiéval...) et l'organisation institutionnelle de cette entreprise. Encore faut-il ajouter qu'il serait erroné de croire que l'édification d'une langue — comme celle d'une nation — ne viendrait que du haut. Car les masses, si elles ne sont pas à l'origine du projet, ni de sa structuration grammaticale et orthographique, eurent malgré tout un rôle à jouer dans la réception de la langue et dans son développement. L'altération dans la réception jouait d'ailleurs au plus haut niveau puisque les intellectuels, linguistes, poètes et écrivains de langue hébraïque, et sionistes, eux-mêmes ne s'entendaient pas nécessairement sur la tournure à donner à ce nouvel hébreu. Shaï Agnon (1888-1970)Samuel Yosef Agnon (1887-1970) par exemple, célèbre romancier et prix Nobel de littérature en 1966, s'opposait aux nombreux néologismes de Ben Yehouda, refusant sa vie durant d'utiliser certains termes pour leur préférer de vieilles expressions. A la place de « mitbakh », par exemple, qui signifie cuisine, il utilisa toute sa vie l'expression « heder Bishoul » qui signifie la pièce pour cuisiner ; de même pour « Shaon », la montre, formée à partir de « Shaa », l'heure, qu'il refusait au profit de « kli sha'ot », la machine des heures, ou encore « riba », la confiture, au motif qu'on retrouve le mot dans le Talmud dans le sens de « jeunes filles ». Le poète Haïm Nahman BialikHaïm Nahman Bialik, dit « le poète national », lui aussi hostile à Ben Yehouda, dès son arrivée à Tel Aviv en 1924, ne l'imita pas moins dans la méthode, en forgeant  lui-même ses propres mots, près d'un millier en une dizaine d'années. Nombre d'écrivains donc, à l'origine du développement de l'hébreu par leurs écrits de large diffusion à l'échelle du pays et de l'époque, avaient des rapports parfois tendus avec Ben Yehouda et le « Comité de la langue » dont ils contestaient l'autorité : ainsi étaient-ce le cas, entre autres, de Mendélé Mokher Seforim et d' Agnon, mais aussi de Haïm Joseph Brenner, de Bialik ou encore du poète Avraham-Shlonsky.jpgAbraham Schlonsky(1900-1973), favorable au renouveau des formes d'expression à travers les traductions de grandes oeuvres littéraires. Parfois même, c'est le public lui-même, soit les masses juives sionistes, qui n'acceptèrent pas certains mots en leur préférant directement des mots d'origine européenne. Ainsi, lors de la création de l'orchestre de Rishon-Le-Tsion, qui se nomma lui-même « tizmoret » alors que Ben Yehouda entendait nommer ainsi le concept de mélodie. Les membres avaient donc forgé ce mot avant Ben Yehouda, alors même que ce dernier entendait lui appliquer un autre sens. 

Nombre d'oppositions par ailleurs, et celle d'Agnon en premier lieu, doivent sans doute être rapprochées de différents idéologiques à l'intérieur du mouvement sioniste lui-même. En effet, comme le montre Michel Masson[45], le choix d'un mot plutôt qu'un autre revêtait de motivations avant tout idéologiques, celle d'un hébreu proche de l'hébreu biblique. Car comme le rappelle Alain Dieckhoff, « Que Ben Gourion parle en apparence la même langue que Moïse, n'était-ce pas le meilleur gage de légitimité pour le sionisme »[46] ainsi que la plus belle preuve symbolique du lien entre les Hébreux d'hier et les Juifs d'aujourd'hui ? Ainsi Ben Yehouda privilégia l'hébreu biblique, mais pour d'autres, il semble que sa manière de procédé ait été insuffisante. La religion n'est sans doute pas étrangère à ce différent. D'une part Ben Yehouda était un athée, quasi anti-religieux, alors qu'Agnon était observant ; mais d'autre part, le courant sioniste religieux, autour d'Yitshak Reines, fondateur du parti Mizrahi, craignait d'aborder les problèmes culturels aux forums sionistes par peur que le substrat juif se perde en culture au détriment du religieux, le projet national exigeant la sécularisation dans une perspective historique et culturelle reléguant le religieux à l'appendice de ce dernier. Ainsi s'opposèrent-ils, eux aussi, au projet d'université hébraïque de la fraction démocratique conduite par Haïm Weizmann, Berthold Feiwel(1875-1937) et Martin Buber. Par la suite, la deuxième génération d'auteurs ne démordait pas non plus de discussions sur l'hébreu biblique ou mishnique. Joseph klausner, par exemple, qui était favorable au plus récent, se heurta à une forte opposition. L'hébreu mishnique restait néanmoins plus pratique pour les termes de la vie quotidienne. Les sens nouveaux donnés à des mots bibliques assez rares ont donc été peu repris. Il s'agissait, à partir des racines bibliques, de développer des mots dérivés voire des composés plus audacieux.

Si désaccords il y avait, en tout cas un travail précis, rigoureux et régulier était nécessaire, faire revivre une langue au sein d'une population de plusieurs centaines de milliers de personnes nécessitait de leur donner les moyens de parler cette langue et donc de l'institutionnaliser.

  B. Institutionnalisation et réalisation.  

 

            Faire renaître une langue qui n'était plus parlée depuis des siècles, relevait d'une expérience humaine considérable. A ce titre, l'étude de la construction de l'« hébreu moderne » nous permet d'observer et d'analyser, par le biais des hommes et des institutions à l'origine du prodige, la fondation d'un des éléments principaux d'une nation. S'il ne nous revient pas de nous livrer à l'étude du sionisme dans son ensemble[47], il nous faut néanmoins nous pencher sur l'édification précise de la langue hébraïque, tant du point de vue des institutions que de celui des hommes.

Nous l'avons vu, une partie du Yishouv optait pour l'hébreu, estimant qu'il était la langue qui définissait le mieux son identité. Cependant les maîtres convaincus devaient inventer à leur guise de nouveaux mots pour les appliquer aux situations modernes, créant des mots à leur fantaisie. Les enseignants, en effet, manquaient de manuels et de mots courants, et pour David Yellin : « Chaque maître de village était un académicien qui créait des mots à sa fantaisie »[48]. Il s'agissait là d'un risque d'anarchie du langage, auquel il fallait remédier. Pour cela le comité de la langue (1890-1953) se donna le but d'oeuvrer pour une terminologie précise. Celui-ci, par exemple, envoyait des listes de vocabulaire à usage des écoles pour chaque discipline. Joseph-Halevy-1827-1917.JPGJoseph Halevy, enseignant à l'Ecole normale de l'Alliance israélite universelle de Paris dans les années 1860-1870 avait par ailleurs déjà érigé un modèle de contours d'un enseignement moderne de l'hébreu. Dès 1900, cet hébreu était devenu une réalité. En 1904, la nouvelle alyah permettait au « Vaad Halashon » (Comité de la langue) qui fixait l'orthographe et la grammaire, de prendre son essor. (En 1954, il reçut le statut légal d'Académie de la langue hébraïque.) Il restait par ailleurs au sein du Comité pour la langue hébraïque à décider de la prononciation de ce nouvel hébreu. Une circulaire de 1913 optait pour la prononciation sépharade, au motif qu'elle était supposée plus proche de l'hébreu dit originel que la prononciation ashkénaze[49], trop empreinte de la diaspora européenne, excepté le « tsadik » du « Z » allemand et l'écriture cursive du yiddish polonais. Le comité de la langue, Ben Yehouda et l'instituteur Zvi Yavetz, autre grand créateur de mots, s'inspirants du Midrash[50], et si besoin d'emprunts aux langues européennes, du yiddish ou des langues slaves, afin de construire une langue moderne, légiférèrent sur les intonations, le rythme, la gestuelle, les interjections ou encore les onomatopées de la langue. Autant de nouveautés que Nissim Behar, représentant de l'Alliance israélite universelle mit en place dans son école, avec David Yellin, Yosef Meyouhas, Yehouda Grozovsky et Yitzhak Epstein. Par ailleurs, comme nous l'avons vu du point de vue de la motivation nationale, du point de vue de l'édification, Ben Yehouda apparaît à nouveau comme un meneur. Il fut le premier à donner à son entreprise de renaissance de l'hébreu, un caractère systématique et planifié. A Paris déjà, il avait eu l'occasion de parler hébreu et il entendait le généraliser. Déjà, il avait recherché le nom de vieux ustensiles oubliés, dans le traité Kelim du talmud, rêvant d'un grand dictionnaire historique. Pour le nommer il forgea déjà un mot : « milon » remplaçant « sefer milim » calqué sur « Wörterbuch » en allemand. A vrai dire, il entendait créer  des termes pour tous les objets ou notions indispensables tels que la nourriture, les boissons, les arbres et les plantes, ou le train. A son mariage par ailleurs, il décida de ne parler que l'hébreu à sa femme, ainsi qu'à son fils Ben Sion, qui prit plus tard le nom d'Ithamar Ben Avi et qui fut le « premier enfant hébreu »[51], le premier enfant depuis des siècles dont la langue maternelle était l'hébreu. Forger de nouveaux mots fut à la base de l' « hébreu moderne ». Ben Yehouda ouvra ainsi la voie à d'autres Maskilim, en Europe surtout, comme Moïse Schulbaum ou Hazan, qui forgèrent également quelques mots qu'ils utilisaient dans des publications. A partir de 1882, avec son ami Yehiel Pines, l'association Tehiat Israël, et surtout de 1889 et l'association « Safa Berura » : les buts deviennent plus précis, le « comité de littérature » lance l'idée de forger des termes et de les extraire de vieux textes pour les publier. En 1909, le père de l'« ivrit » acheva le premier volume de son Grand dictionnaire, le Thesaurus. Pour ce faire, il avait travaillé des années durant : obtenant l'accord des éditions Langenscheidt de Berlin, pour 13 volumes de 600 pages, dépouillant tous les manuscrits du couvent Saint Etienne ou des instituts archéologiques de Jérusalem et des grandes bibliothèques de Londres, Oxford, Cambridge, Paris, Berlin, Saint Pétersbourg, Parme, Livourne ou du Vatican. Avec ses dizaines de milliers de fiches, fut publié intégralement ce premier volume en 1910 : Thesaurus de la langue hébraïque ancienne et moderne. Le deuxième suivait en 1912, le troisième en 1913, le quatrième en 1914. Pendant la guerre, alors qu'il fut contraint de se réfugier aux Etats-Unis, il travailla à la bibliothèque de New York, pour achever avant sa mort en 1922 les sixième et septième exemplaires d'une série complète de 16 volumes achevés en 1959. On dit qu'il aurait accompli seul le travail de cent ans d'une Académie toute entière. En tant que journaliste aussi, la plupart des mots étaient introduits dans le journal, sans commentaire, nombre donc pouvant encore être retrouvés. Souvent aussi, ils étaient discutés dans une rubrique linguistique, et nous avons vu comment Ben Yehouda pouvait dans certains cas être contesté ou devancé par l'actualité. S'il avait tenu maints périodiques avant, en 1919 en outre, il lance durablement son premier quotidien, «Hadashot Ha-Ares », devenu aujourd'hui « Haaretz ». Ainsi, à partir du travail en amont comme des relais de la presse et de l'enseignement, l'hébreu, comme les réseaux du pays, se développent avec succès. Dès 1900, un inspecteur constate que les enfants s'expriment en hébreu et en 1903, elle est la langue dominante dans seize villages agricoles sous contrôle de l'ICA. Après l'alyah de 1904, se développe le Heder Metouqan (école réformée) en hébreu, créée à Jaffa en 1904, et même à Jérusalem en 1910. En 1905, Metman fondait la première école secondaire hébraïque, transportée à Tel Aviv en 1910, qui devînt ensuite le lycée Herzliya. En 1913, à la veille de la « guerre des langues », on comptait 66 écoles de langue hébraïque, 2600 élèves, 20 jardins d'enfants, 34 écoles primaires, 2 secondaires, puis 2 écoles normales, 2 commerciales et 1 école d'art. Le Technion ouvrait, suivi de l'université hébraïque de Jérusalem en 1925, puis de l'institut Weizmann en 1934. De 1939 à sa mort en 1941, l' « association pour la prépondérance de l'hébreu » de Menahem Ussichkin énonçait pour principes : adopter des prénoms hébreu, rédiger des écriteaux en hébreu et publier le moins possible de journaux en une autre langue (ce qui fut moins suivi malgré tout). Dès les débuts de l'Etat d'Israël, en 1949, était mis en place l'Oulpan[52], l'apprentissage intensif de l'hébreu aux nouveaux immigrants. L'hébreu était alors quasiment devenu une langue comme les autres. La menace yiddish ayant disparue, on ouvrait un département de yiddish à l'université hébraïque de Jérusalem et en 1954 le comité de la langue devenait l'Académie hébraïque. Celui-ci devait bien sûr poursuivre, selon la loi, son travail de rassemblement et d'étude du vocabulaire existant, de la structure de la langue et de son histoire, de gérer l'extension du vocabulaire en fonction des besoins scientifiques et techniques, fixant l'orthographe, la morphologie et la syntaxe, tranchant la forme de mots parvenus, projetant de grands dictionnaires et éditant la revue « Lashonenu » pour spécialistes ainsi que la revue « Lashonenu la'am » plus familière et attrayante. L'hébreu et ses institutions, comme les autres langues, s'était alors normalisée, tout comme l'était l'Etat-Nation édifié en 1948.

CONCLUSION

            Si la langue de l'Israélien d'aujourd'hui n'est pas celle de l'Hébreu d'hier, il faut toutefois rappeler que l'Israélien qui reste persuadé qu'il parle la langue de la bible, si ça n'est pas tout à fait le cas, la comprend en tout cas mieux qu'un grec contemporain ne comprend Homère. Par ailleurs, l'hébreu est finalement devenue à quelques choses près, une langue comme les autres, connaissant aujourd'hui une évolution similaire à d'autres langues : évolution constante et dite naturelle, décalage entre certaines règles officielles et certaines pratiques populaires, voire socialisation de la langue selon les catégories sociales et création d'un argot hébraïque. A ce titre, parmi toutes les ambitions du sionisme, la création de l'« hébreu moderne », soit celle qui pouvait apparaître comme la plus difficile, est sans doute paradoxalement celle qui a le mieux réussi. Au contraire la volonté de la normalisation du peuple juif reste encore par bien des biais inachevée, comme celle de la création d'un Juif nouveau — difficile à percevoir et très subjectif —, ainsi que de l'édification d'une forme de vie proprement socialiste en crise depuis l'effondrement et les bouleversements des kibboutzim, sans parler à ce jour encore, de la venue du Messie. Il est non seulement intéressant mais presque amusant de le constater.

Quant à la question de savoir si l'hébreu était bien la langue capable de fédérer une nation juive, la réponse apparaît plus claire encore depuis l'arrivée de populations sépharades venues de pays arabophones. Si l'allemand ou le yiddish pouvait paraître plus proche des Juifs originaires d'Europe de l'est, l'hébreu paraît bel et bien plus accessible à des populations connaissant l'arabe. Il resterait peut-être, si l'on voulait rendre l'hébreu plus accessible à des populations venues des pays occidentaux, à transformer les caractères hébraïques, en alphabet latin. Mais sans doute, là encore, les questions idéologiques et d'identification pourraient-elles refaire surface. Vladimir Jabotinsky, le leader de la droite sioniste, en tout cas, n'avait pas réussi ce challenge.

Repère chronologique

-         Avant J.C.

- Hébreu biblique préexilique : à partir du - IX e siècle environ

- 586-536 : Exil de Babylone

- Hébreu biblique post – exilique (derniers textes bibliques : - II e siècle environ)

-         Après J.C.

- Vers 200 : Rédaction de la Mishna (commentaire de la Bible). L'hébreu cesse d'exister comme langue parlée.

- XI e-XII e siècles : Période des grands auteurs d'Espagne du Judéo-espagnol

- Début XIX e siècle : Mouvement des Lumières (Haskala)

- 1881 : Publication de l'article de Ben Yehouda « Une question importante »

- 1886 : Premier quotidien en hébreu (Ha-yom)

- 1890 : Création du Conseil de la langue à Jérusalem

- 1898 : Ouverture du premier jardin d'enfants hébréophone (à Rishon le Tzion)

- 1913 : Le conseil de la langue adopte la prononciation « séfarade » de l'hébreu.

- 1922 : L'hébreu, langue officielle du Mandat Britannique en « Eretz Israël » (avec l'anglais et l'arabe).

- 1936 : Première émission radiophonique en hébreu

- 1948 : Proclamation de l'Etat d'Israël

 

BIBLIOGRAPHIE

-         Astrid von Busekist, « Succès et infortunes du nationalisme linguistique » in Alain Dieckhoff, Christophe Jaffrelot, Repenser le nationalisme, Paris : Presses de la FNSP, 2006

 

● Sur Israël et l'hébreu

-         Alain Dieckhoff, L'invention d'une nation. Israël et la modernité politique, Paris : Gallimard, 1993

-         Georges Bensoussan, Histoire intellectuelle et politique du sionisme, Paris : Fayard, 2002

-         Haïm Rabin[53], La renaissance de l'hébreu, Jérusalem : Editions de la semaine israélienne,1958

-         Mireille Hadas-Lebel, L'hébreu : 3000 ans d'histoire, Paris : Albin Michel, 1992

-         Michel Masson, Les mots nouveaux en hébreu moderne, Paris : Publications orientalistes de France, 1976

-         Michel Masson, Langue et idéologie : les mots étrangers en hébreu moderne, Paris : Editions du CNRS, 1987

-         Fabrice Bounik, Le détournement des références au sacré adapté aux besoins politiques du sionsime, Paris : Mémoire de Master recherche à l'IEP de Paris, 2006, sous la direction de Gil Delannoi

-         Eliezer Ben Yehouda, Le rêve traversé, Paris : Desclée de Brouwer, 1998, préfacé et traduit par Gérard Haddad, réuni avec :

-         Ithamar Ben Avi, Mémoires du premier enfant hébreu, Paris : Desclée de Brouwer, 1998, introduit et traduit par Gérard Haddad, avec une préface posthume de Haïm Weizmann, premier président de l'Etat d'Israël dont Ithamar fut longtemps le secrétaire.

 

On trouve également le sujet rapidement abordé à travers un chapitre ou un article de livres plus généraux sur Israël. Nous en donnons  quelques exemples aperçus.

-         « Apprendre l'hébreu pour cimenter une nation » in Hugues Néel, Israël. 100 ans d'histoire, Tours : Le pré aux clercs, 1997

-         Jean-Marie Delmaire, « La renaissance de l'hébreu », in Israël. De Moïse aux accords d'Oslo, Paris : Seuil, Mai 1998, Points Histoire, réalisé avec la revue L'Histoire et publié à l'occasion du cinquantième anniversaire de l'Etat d'Israël

 


[1]             L'« hébreu moderne » est une langue résultant d'une renaissance, c'est la langue parlée aujourd'hui en Israël. Toutefois, le terme peut poser quelques problèmes de confusion, au sens où cette langue n'est pas la suite d'un hébreu qui soit resté vivant. Ainsi d'autres termes ont été envisageables et envisagés : « hébreu vivant » (Cohen-Zafrani), « hébreu israélien » (H.Rosen), « hébreu contemporain » (D. Téné, H. Rosen), ou « ivrit » (M.Zand). Nous nous permettons donc d'employer tous ces termes dans ce devoir, ainsi que ceux de « nouvel hébreu », d'« hébreu écrit » et d'« hébreu parlé », même si, par souci de clarté, nous privilégierons le terme d' « hébreu moderne » que nous placerons entre guillemets du fait de sa possible ambiguïté.

[2]    Il est d'ailleurs amusant aujourd'hui avec le recul, de comparer les plans de Herzl et les réalisations du sionisme qui, bien souvent, sont assez éloignés. Herzl n'en reste pas moins la figure majeure du sionisme.

[3] Selon Fabrice Bounik, Le détournement des références au sacré adapté aux besoins politiques du sionsime, Paris :   Mémoire de Master recherche à l'IEP de Paris, 2006, sous la direction de Gil Delannoi

[4]    Il est évident que nous ne chercherons pas ici à nous frotter de manière générale à la question du rapport de la langue à la nation, qui n'est pas de notre ressort, nous entendrons simplement mener une forme d'étude monographique, sur un cas précis.

[5]    Du point de vue de la création d'une nation, nous suivons globalement les préceptes d'Ernest Gellner pour qui c'est le nationalisme qui crée la nation et non l'inverse. A la nation pourtant, précède un substrat, qui n'est pas nié par Gellner et que nous appelons « peuple » dans le cas des Juifs. Si donc les sionistes ont créé la nation juive, ils s'appuyaient sur un ensemble de codes, représentations et cultures complexes communes à un groupe (ou ressenti comme tel), un groupe que nous appelons « le peuple juif ».

[6]    Michel Masson, Langue et idéologie : les mots étrangers en hébreu moderne, Paris : Editions du CNRS, 1987

[7]    Mais avant lui par  Jean Hus et ses disciples Zizka et Procope, ou d'autres, ailleurs. Il ne s'agit pas ici d'établir une parenté intellectuelle, mais simplement d'esquisser une certaine conception du rôle de la langue au sein de la nation.

[8]    Voire bien avant l'influence des Pères de l'Eglise et des intellectuels d'Europe pour qui l'hébreu était doté d'une certaine aura, au même titre que le grec ou le latin, comme prétendue ancêtre des langues européennes, selon des critères affectifs du flou et du mixte qu'on retrouve chez des penseurs aussi différents que Jean Bodin, Rivarol, Leibniz, dans L'Encyclopédie, chez Isodore de Séville ou chez Saint Jérôme pour qui « l'hébreu est la matrice de toutes les langues »

[9]    Par souci de clarté et de logique, nous avons choisi, traitant de l'hébreu, du sionisme et d'un projet juif, de privilégier les termes de terre d'Israël, pays d'Israël, « Eretz Israël », « terre sainte », voire « terre promise » (ces derniers étant laissés entre guillemets du fait de leur caractère subjectif de religiosité), ou de pays des Hébreux, pour désigner la région d'installation des sionistes et non du mot traditionnellement utilisé de « Palestine » qui, non seulement peut prêter à confusion et paraître illégitime — compte tenu de son emploi actuel et de sa signification (en hébreu notamment) — et ne décrivant que très mal le rapport au sionisme. Pour plus d'explications, consulter les travaux de David André Belhassen et de Gérard Nissim Amzallag, de l'université hébraïque de Jérusalem.

[10] Remarquons par ailleurs qu'il nous a fallu, parfois, tenter de démêler tous les niveaux d'action des acteurs comme des institutions en question, à tel point ceux-ci s'entremêlaient, y compris dans certaines sources très sérieuses que nous avons consulté, qui, par moments, ont pu créer chez nous une certaine confusion, entre la diaspora et le pays d'Israël, entre l'hébreu écrit et l'hébreu oral ... nous avons parfois relevé en effet, certaines imprécisions qu'il ne nous a pas toujours été possible de corriger. Celles-ci concernent néanmoins des détails sur la publication de périodiques par exemple, a priori négligeables, et qu'il n'est donc pas nécessaire de mentionner à chaque fois, d'autant que nous avons plutôt cherché à les laisser de côté.

[11]  La Mishna est un commentaire du Talmud, datant du IIe siècle de notre ère.

[12]  Voir à ce sujet Ilana Zinger, L'hébreu au temps de la Renaissance : ouvrage collectif, Leiden : Brill, 1992

[13]  En hébreu « penseurs des lumières juives »

[14]  Voir Michael Graetz, Les Juifs en France au XIXe siècle : de la Révolution française à l'Alliance israélite universelle, Paris : Editions du Seuil, 1989, traduit de l'hébreu par Salomon Malka

[15] Alain Dieckhoff, L'invention d'une nation. Israël et la modernité politique, Paris : Gallimard, 1993, p.33 et repris par Fabrice Bounik, Le détournement des références au sacré adapté aux besoins politiques du sionsime, Paris : Mémoire de Master recherche à l'IEP de Paris, 2006, sous la direction de Gil Delannoi, p. 33.

[16] Ibid.

[17] Singulier de Maskilim

[18] Sur 10,5 millions de Juifs en 1900, environ 9 millions sont yiddishophones.

[19] Le Yishouv désigne la population installée en terre d'Israël.

[20] Nous laissons volontairement de côté les Juifs assimilationnistes puisque pour eux, la question d'une langue propre aux Juifs ne se pose pas, ces derniers ayant vocation à s'assimiler et donc, à adopter la langue de la société ambiante.

[21] Alain Dieckhoff, L'invention d'une nation. Israël et la modernité politique, Paris : Gallimard, 1993

[22] Ibid

[23] Certains sionistes, en effet, entendaient renouer avec ce qu'ils pensaient être les moeurs anciennes des Hébreux, en adoptant la tenue vestimentaire portée par les Arabes, soit ce qu'il considérait vaguement comme une tenue orientale ou proche-orientale, ainsi que le keffieh et la prononciation sépharade, comme nous le verrons plus loin.

[24] Nous verrons plus loin comment.

[25] Herzl, lui aussi, rejetant néanmoins le yiddish comme une langue bâtarde.

[26] Selon l'expression de Benedict Anderson.

[27] Par une majorité des suffrages exprimés seulement, puisque si 292 délégués rassemblant curieusement à la fois, ceux qui voulaient rompre avec la tradition et ceux qui entendaient la conserver, avaient voté pour l'étude du projet, 176 avaient voté contre et 143 s'étaient abstenus.

[28] Dit en Ouganda, en fait actuel Kenya.

[29] Dieckhoff souligne en effet, qu'en inscrivant leur idéologie au sein de la terre ancestrale des Hébreux, les sionistes de Sion sont ceux qui participent le plus aux idées de leur temps, de rapport entre l'ancien et le nouveau, entre l'héritage et le renouvellement, montrant ainsi leur « attachement historique à un territoire où le destin national des Juifs s'est noué. » Pour une explication plus détaillée, voir Alain Dieckhoff, L'invention d'une nation. Israël et la modernité politique, Paris : Gallimard, 1993, p. 136

 

[30] Cité in Alain Dieckhoff, L'invention d'une nation. Israël et la modernité politique, Paris : Gallimard, 1993, p. 136

[31] Même si nous avons vu qu'il a pu, comme d'autres sionistes, pour des raisons complexes et nombreuses, dont celle de voir se libérer immédiatement un territoire pour le peuple juif, voter pour l'étude du projet d'implantation juive en pays Kikuyu.

[32] Hugues Néel, Israël. 100 ans d'histoire, Tours : Le pré aux clercs, 1997

[33] Pour désigner les vagues d'immigration vers le pays d'Israël, on numérote habituellement celles-ci. D'ordinaire on désigne plutôt comme première alyah la période 1881-1903 et comme deuxième période : 1904-1914. Voir pour cela le « Tableau récapitulatif de l'aliya » in Frédéric Encel, François Thual, Géopolitique d'Israël, Paris : Editions du Seuil, 2006.

[34] Nous avons rencontré ce terme d' « alyah », qui signifie « montée » en hébreu et qui désigne le retour d'un Juif vers le pays d'Israël, sous deux orthographes : « alyah » donc, et « aliya ». Le terme étant une traduction de l'hébreu, donc d'une langue qui ne s'écrit pas en caractères latins, aucune des deux écritures donc, ne paraît pouvoir prétendre être « la » bonne (sauf si l'on justifie d'une prononciation officielle qui comprendrait une intonation particulière). Par conséquent, nous avons opté arbitrairement et par habitude pour la première.

[35] Par référence à son association « Safa Berura » (langue claire).

[36] Face à ce type de conception, on pense par extension à la thèse de la fin du peuple juif développée par Georges Friedman in Georges Friedman, Fin du peuple juif?, Saint Amand : Gallimard, 1965

[38] Expression utilisée in Mireille Hadas - Lebel, L'hébreu : 3000 ans d'histoire, Paris : Albin Michel, 1992

[39] Noms donnés à différentes écoles religieuses.

[40] Là encore pouvait se poser un problème d'orthographe dû à la prononciation en hébreu du « H ». Toutefois, celui-ci ne se prononçant pas dans l'adaptation du nom de cette ville en français - le français ayant parfois tendance à franciser certains mots -, nous avons préféré nous en tenir à l'orthographe usuelle.

[41] Expression consacrée par tous les spécialistes.

[42] En 1875, en effet, le grand poète Y.L. Gordon exprimait les difficultés de maintenir la langue hébraïque face à la montée de l'influence allemande : « Qui peut prévoir l'avenir, qui peut dire si je ne serai pas le dernier des poètes de Sion, si vous ne serez pas les derniers à lire la parole hébraïque ».

[43] Georges Bensoussan, Histoire intellectuelle et politique du sionisme, Paris : Fayard, 2002

[44] Michel Masson, Les mots nouveaux en hébreu moderne, Paris : Publications orientalistes de France, 1976

[45] Citations tirées de Michel Masson, Les mots nouveaux en hébreu moderne, Paris : Publications orientalistes de France, 1976

[46] Michel Masson, Langue et idéologie : les mots étrangers en hébreu moderne, Paris : Editions du CNRS, 1987

[47] Alain Dieckhoff, L'invention d'une nation. Israël et la modernité politique, Paris : Gallimard, 1993

[48] Qui s'intègre bien d'ailleurs au modèle de Miroslav Hroch.

Hroch, Miroslav. "From National Movement to the Fully-formed Nation: The Nation-building Process in Europe," in Balakrishnan, Gopal, ed. Mapping the Nation. New York and London: Verso, 1996: pp. 78-97. See especially p. 79.

"Now the 'nation is not, of course, an eternal category, but was the product of a long and complicated process of historical development in Europe. For our purposes, let us define it at the outset as a large social group integrated not by one but by a combination of several kinds of objective relationships (economic, political, linguistic, cultural, religious, geographical, historical), and their subjective reflection in collective consciousness. Many of these ties could be mutually substituable - some playing a particularly important role in one nation-building process, and no more than a subidiary part in others. But among them, three stand out as irreplaceable: (1) a 'memory' of some common past, treated as a 'destiny' of the group - or at least of its core constituents; (2) a density of linguistic or cultural ties enabling a higher degree of social communication within the group than beyond it; (3) a conception of the equality of all members of the group organized as a civil society."

Pour résumer Hroch Miroslav définit la nation comme un produit de l'histoire européenne, groupe social comportant une série de liens objectifs (économie, politique, langue, culture, religion, géographie, histoire) et d'une conscience commune subjective. Parmi ces données trois sont essentielles : 1. La mémoire d'un passé commun percu comme la destinée du groupe. 2. Une forte densité de liens linguistiques ou culturels établissant des rapports communicatifs de hauts degrés entre les membres du groupe. 3. Une conception égalitaire entre les membres du groupe formant la société civile.

Voir aussi Hroch Miroslav, Comparative studies in modern European history : nation, nationalism, social change, Etats-Unis, Angleterre : Burlington, 2007, en anglais et en allemand

[49] Cité in Mireille Hadas-Lebel, L'hébreu : 3000 ans d'histoire, Paris : Albin Michel, 1992

[50] On observe qu'a prévalu la même logique dite « orientaliste » ici que celle qui faisait porter certains premiers pionniers la Djellabah et le keffieh arabe dont nous parlions plus en haut. A ce sujet, voir Alain Dieckhoff, L'invention d'une nation. Israël et la modernité politique, Paris : Gallimard, 1993 ou Georges Bensoussan, Histoire intellectuelle et politique du sionisme, Paris : Fayard, 2002

[51] Exégèse du texte biblique et autres commentaires de celui-ci.

[52] Ithamar Ben Avi, Mémoires du premier enfant hébreu, Paris : Desclée de Brouwer, 1998, introduit et traduit par Gérard Haddad, avec une préface posthume de Haïm Weizmann, premier président de l'Etat d'Israël dont Ithamar fut longtemps le secrétaire.

[53] Mot venant de l'Araméen et signifiant « instruire »

[54] Haïm Rabin était professeur de langue hébraïque à l'université hébraïque de Jérusalem.

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