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17 octobre 2008 5 17 /10 /octobre /2008 22:34

Jacques Attali, Une brève histoire de l’avenir, Paris : Fayard, novembre 2006

 

 

            J’avais quelque peu entendu parler de ce livre il y a deux ans, à sa sortie. J’en avais lu quelques passages et on me l’avait recommandé. Lire de l’ancien conseiller et bras droit de François Mitterrand à la présidence, savant reconnu et homme de gauche respecté, que d’ici 2050, c’est plus l’Europe de demain qui ressemblera à l’Afrique d’aujourd’hui plutôt que l’Afrique de demain qui ressemblera à l’Europe d’aujourd’hui ; voilà qui avait de quoi intéresser. D’autant que, quiconque est déjà allé faire un tour sur des sites dénoncés comme d’ « extrême droite » sait qu’on y voit, si rien n’est fait, un avenir similaire. Pour autant, sans porter aucun jugement sur l’une ou l’autre des perceptions de l’avenir, la lecture du livre de Jacques Attali dans son intégralité permet de voir que les raisons invoquées ne sont pas tout à fait les mêmes.

 

Jacques Attali . Une brève histoire de l'avenirAussi la lecture de l’avant-propos m’a donné envie de poursuivre ma lecture, pour voir si deux ans après sa sortie, un proche avenir déjà par rapport à 2006, quelques-unes des grandes lignes énoncées par l’économiste commençaient déjà à clairement pointer leur nez. Son idée majeure portant sur la poussée fatale de ce qu’il appelle l’ « Ordre marchand » (soit l’unique loi du marché ou ce que d’autres appellent encore l’ultralibéralisme ou ultracapitalisme), il allait de soi de le lire en pleine crise financière internationale.

 

Ecrire l’histoire de l’avenir : voici donc l’expérience originale et ô combien difficile que tente ici Jacques Attali. Un avenir qu’il découpe en trois vagues qui, selon lui, pourraient succéder à la « fin de l’Empire américain » :

 

            1° L’hyperempire : soit le règne de l’Ordre marchand. La victoire de l’esprit capitaliste, du règne de l’argent, du profit, du Capital sur toute autre grande valeur qui fonde notre vie, y compris sur la démocratie. On est en effet quelque peu secoué en lisant sous la plume d’Attali que ceux qui n’ont pourtant aucune histoire d’Ancien régime, et pour qui la Démocratie libérale est au fondement même de la naissance des Etats-Unis d’Amérique, pourraient basculer vers une dictature. C’est son avis et l’une de ses peurs.

 

            2° L’hyperconflit : soit le désordre relatif d’un monde atteint par la désintégration des Etats et du domaine public laissant libre cours à la piraterie, aux contestations violentes, néo-tribales, communautaires, terroristes. Bien que cette partie, plus géopolitique, fut celle envers laquelle je portais le plus d’intérêt à l’origine, elle fut quelque peu décevante, au sens où il est trop difficile de prévoir 20, 30, 50 ans à l’avance quel(s) conflit(s) pourrai(en)t l’emporter et déstabiliser le monde civilisé. Jacques Attali fait le tour de plusieurs hypothèses et en développe les conditions, il n’exclut pas le fait d’une troisième guerre mondiale encore plus destructrice que la seconde si quelques événements tournaient mal.

 

            3° L’hyperdémocratie : la troisième vague de l’avenir, celle qui succède aux deux vagues précédentes(négatives aux yeux de l’auteur), celle qui, dans un élan d’espoir (par moments un peu rêveur) vient réguler le marché, les guerres, la piraterie, la haute technologie, la génétique, l’éthique et rétablit une démocratie au niveau mondial. Une démocratie qui en définitive vainc les ambitions destructrices des dictateurs, des ultra-individualistes, des « ultra-nomades » de l’hyperempire économique, de l’ « hypersurveillance » et de l’ « autosurveillance » qu’auront permis les technologies de pointe et les nanotechnologies. Une démocratie mondiale de « transhumains » animant des « entreprises relationnelles » développant des « biens essentiels » et où l’altruisme, l’hospitalité et le respect du monde auront pris le dessus sur le profit. 

 

 

On ne contestera ici ni les connaissances ni les capacités de l’auteur à lire cet avenir. Mais l’ouvrage a ce défaut qu’on a parfois l’impression de lire un livre de science-fiction ; surtout lorsque l’auteur s’étale sur ce qui arriverait si l’humanité se laissait aller aux plaisirs de la reproduction génétique, du clonage, de la robotique et de la recherche de l’immortalité par la création éternelle d’autres ‘soi’. Sans doute l’exercice le veut, c’est vrai ; il n’empêche qu’on se demande parfois si Spielberg, Georges Lucas ou Woody Allen n’auraient pas eu une meilleure imagination. Or faute de pouvoir donc trop s’avancer, l’auteur reste parfois très général, si bien que sans doute, un véritable roman dans un style Dantec rationalisé aurait peut-être été plus passionnant.

Pour un livre sur l’avenir, le plus paradoxal est que l’apport de l’analyse de l’auteur, à mon sens, vient en fait de sa lecture de l’histoire … du passé. Un passé qu’il reprend dans les grandes lignes depuis la pré-histoire en passant par toutes les grandes civilisations, de la Chine des Xia jusqu’aux temps modernes, en passant par Ur, Sumer, Ninive, Babylone, l’Egypte ancienne et l’épopée de Gilgamesh — réflexion sur le désir moteur de l’Histoire — ou encore l’Inde du Nord et les Upanishad — représentation littéraire majeure d’une éthique faite du refus du désir, au contraire de l’épopée de Gilgamesh. Aussi Jacques Attali se fait-il analyste de lois de l’histoire, comme Marx avant lui qu’il cite souvent comme celui ayant su voir en grande partie les conflits qui pouvaient naître 50 ans à un siècle plus tard. On pourrait d’ailleurs reprocher au conseiller de François Mitterrand de tomber dans le même travers que son prédécesseur en voulant voir dans l’histoire une suite linéaire lisible, compréhensible et explicable scientifiquement, les événements allant à l’encontre de cette « science » et de ces « lois » historiques n’étant que des accidents ponctuels négligeables à l’échelle d’un temps long plus que braudélien[1]. Toutefois, à la différence de Marx, Jacques Attali ne prévoit évidemment pas la victoire des Travailleurs sur le Capital mais la poursuite de l’Ordre marchand jusqu’à sa régulation dans une démocratie mondiale qui le rende plus humain. Au fond pourrait-on aussi voir là aussi la volonté de lire une « fin » heureuse à l’histoire, qu’elle advienne par la classe ouvrière (chez Marx), ou par la régulation mondiale démocratique (chez Attali).

L’histoire d’une Histoire qu’on pourra débattre sans fin … justement.

 

Quoiqu’il en soit ce sont sans doute les trois premières parties du livre qui se révèlent en réalité les plus intéressantes, l’auteur extirpant sa théorie de l’avenir à partir d’une « brève histoire du capitalisme », de la victoire des marchands et des « cœurs » financiers sur le féodalisme et bientôt sur les Etats. Bruges ou ‘les prémices de l’Ordre marchand’ (1200-1350) ; Venise ou ‘la conquête de l’Orient’, 1350-1500 ; Anvers ou ‘l’heure de l’imprimerie’, 1500-1650 ; Gênes ou l’art de spéculer, 1560-1620 ; Amsterdam ou ‘l’art de la flûte’, 1620-1788 ; Londres ou ‘la force de la vapeur’, 1788-1890 ; Boston ou ‘l’explosion des machines’, 1890-1929 ; New York ou ‘la victoire électrique’, 1929-1980 et enfin Los Angeles ou ‘le nomadisme californien’ depuis 1980 : autant de villes-cœurs de l’Ordre marchand à une époque où ils ont su dominer ce dernier et lui donner une orientation. Un cœur qui devrait encore se déplacer d’ici 20 ans … mais pas si loin que ça… un peu de suspens ici aussi ne fera pas de mal.

 

 

 

 

 


[1] Braudélien : de Fernand Braudel, historien théoricien de l’Histoire longue par opposition à l’Histoire événementielle, grand représentant de « L’Ecole des Annales », professeur au Collège de France et auteur de La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, publiée pour la première fois en 1949.

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Published by MU - dans Lectures
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