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2 août 2011 2 02 /08 /août /2011 10:42

 

Par Misha Uzan, pour Riposte laïque, journal n°210

http://www.mishauzan.com

 

Reproduction autorisée avec les mentions suivantes et le lien vers cet article : 

© Misha Uzan pour http://ripostelaique.com et mishauzan.com

 

 

Binyamin NetanyahuAvigdor LiebermanLa confiance que s’accordent le premier ministre israélien Binyamin Netanyahou et son ministre des Affaires étrangères, Avigdor Liberman, s’est brisée une fois de plus la semaine dernière. Israël Beitenou, le parti de Lieberman, entendait en effet faire voter une proposition de loi mettant en place des enquêtes parlementaires sur le financement des ONG israéliennes qui s’en prennent à l’Etat et à l’armée d’Israël. Lieberman entendait ainsi lutter contre la délégitimation de l’Etat d’Israël par des ONG gauchistes au financement douteux. Il comptait aussi sur la discipline de coalition décidée au gouvernement et qui a fonctionnée, une semaine plus tôt, pour le vote de la loi anti-boycott. Mais Netanyahou a soudainement changé les règles. Cédant à la pression des médias et des associations gauchistes, désireux de ne pas passer pour les Américains et les Européens pour un ‘’dangereux extrémiste de droite’’ qui s’aligne sur la politique de Lieberman et qui mettrait la diplomatie d’Israël en danger, Netanyahou s’est couché. La proposition n’a pas été votée et Lieberman a rouspété dans son coin, encore une fois. Celui qu’on qualifie à tort et à travers de tous les noms parce qu’il dit trop de choses tout haut, le très laïc Lieberman, sans toutefois quitter la coalition, a promis de prendre sa revanche.

 

Mais voilà qu’une autre sorte d’enquête devrait les réunir à nouveau. Une qui ne dépend pas du clivage gauche/droite, bien que Netanyahou et Lieberman soient tous les deux qualifiés de droite, mais pas du même parti, mais du clivage laïc/religieux.

 

Les partis religieux ultra-orthodoxes au gouvernement en effet, Shass et Yaadout Hatorah, ont réclamé que des inspections, similaires à celles menées dans les yeshivots et les kolels (écoles d’études religieuses), soient pratiquées dans les institutions laïques financées par l’Etat.

 

Itzhak-Cohen---Shas.jpgLe vice-ministre des finances Itzhak Cohen (Shass) a réclamé du ministère des finances des inspections sur les institutions culturelles, telles que les universités ou les écoles supérieures. Le député Yisrael Eichler (Yaadout Hatorah) a envoyé une lettre au ministre de l’éducation Gideon Sa’ar avec la même intention, pour réclamer que soient contrôlés les cartes d’identité des étudiants, les horaires assurés, le nombre de présents dans les universités et dans les bureaux publics financés par l’Etat, pour s’assurer que tous remplissent leurs obligations.

 

La réplique orthodoxe (sépharades et ashkénazes ensemble contre les laïcs) a été déclenchée par un incident dans une Yeshiva de Bnei Brak (une ville ultra-orthodoxe à l’est de Tel Aviv) où deux inspecteurs auraient heurté les coutumes de l’établissement. Ils n’ont bien sûr insulté personne, mais il semblerait qu’ils aient cherché à mener leur enquête pendant le cours du grand rabbin de l’établissement. Un crime de lèse-majesté pour des gens qui placent leur rav avant toute chose, et surtout avant l’Etat séculaire moderne, qu’ils méprisent. Des institutions ultra-orthodoxes ont alors refusé toute inspection dans la semaine. Le mouvement Hiddoush, un mouvement sioniste pour la liberté de religion et l’égalité entre les groupes qui s’en prend assez souvent aux ultra-orthodoxes antisionistes, a par conséquent appelé l’Etat à supprimer le budget de ces institutions. En vain.

 

Inégalité ? Injustice pratiquée par un Etat séculaire qui enquête sur les institutions religieuses mais pas sur les institutions laïques ? Voilà qui dérouterait les gauchistes européens qui ne comprennent à peu près rien à Israël et qui l’accusent d’être un Etat théocratique tout en soutenant les Etats arabo-musulmans où l’islam est pourtant déclarée religion d’Etat dès l’article 1 ou 2 de la constitution. Mais la vérité est un peu plus complexe.

 

On pourrait être tenté d’admettre un déséquilibre favorisant les institutions laïques, qui discrètement, se seraient accordées quelques faveurs. Mais ce serait faire fi de l’argumentation sophiste des ultra-orthodoxes.

 

Yuval SteinitzLe ministère des finances Yuval Steinitz s’est excusé pour cet incident mais un porte-parole a indiqué qu’il n’existait aucune intention de ‘’changer la politique actuelle selon laquelle tous les corps recevant des financements selon la clause 3a de la loi fondamentale budgétaire, aussi bien culturels, éducationnels, artistiques, scientifiques et d’institutions caritatives, étaient sujets à inspection’’. (Source : http://www.jpost.com/JewishWorld/JewishNews/Article.aspx?id=230864).

 

Le fait est, d’une part, que les institutions et écoles ultra-orthodoxes juives ne sont pas les seules à être inspectées, puisque ce sont toutes les institutions religieuses du pays — juives, musulmanes, chrétiennes, druzes, etc, comme en dispose la clause — qui font l’objet d’enquêtes contrôlant le respect des règles nationales. D’autre part les rêveurs théocrates pêchent une fois de plus en posant une équivalence, une relation d’égal à égal entre deux sortes d’institutions : les laïques et les religieuses. Mais cet ordre de découpage est trompeur et relève d’un ordre différent. Il s’agit d’une part d’institutions étatiques, qui répondent à l’intérêt national, qui priment donc, et d’autre part d’institutions religieuses, qui quel que soit le domaine auquel elles s’attachent — culturel, artistique, éducationnel — ne répondent qu’à l’intérêt particulier d’une communauté particulière, en l’espèce la communauté ultra-orthodoxe. Or on ne peut pas mettre sur le même piédestal des institutions qui garantissent le droit d’un Etat national séculier, sinon laïque, et des institutions communautaires. N’en déplaise aux gauchistes qui ne voient de théocratie qu’en Israël, preuve est faite que, malgré le poids du religieux que j’ai moi-même souvent dénoncé et que je dénonce chaque fois que nécessaire, Israël est un Etat séculier (le terme ‘’laïque’’ est plus approprié à la conception française), même imparfait, où la religion juive n’a pas le statut de religion d’Etat. (Sur la notion d’Etat juif, qui fait référence à un ‘’peuple juif’’, lire mon article La notion d’Etat juif, encore et toujours la sémantique).

 

Pour terminer, ajoutons que nous n’avons pas d’opposition de principe contre l’enquête des administrations publiques ou des universités qui reçoivent des financements de l’Etat, on ne connaît que trop la tendance des administrations publiques à profiter de leur statut, mais à condition de bien faire la différence entre l’ordre des choses. Les ultra-orthodoxes n’ont d’autant plus pas à se plaindre que l’Etat continue de financer des yeshivot qui n’ont pour seul but que l’étude de la torah pour elle-même, sans aucune perspective professionnelle. Le sophisme ultra-orthodoxe aurait voulu nous faire oublier que ces derniers continuent de bénéficier de privilèges scandaleux qui justifient les protestations du camp laïc envers leur mode de vie.

 

Si seulement Lieberman, Netanyahou, mais aussi Barak, Livni, les travaillistes et Meretz, tous laïcs et tous partisans d’un Etat d’Israël (par opposition aux a-sionistes[1], antisionistes et post-sionistes), cessaient de se chamailler stupidement sur la base d’un clivage droite/gauche et de conflits territoriaux pour s’allier pleinement et entièrement sur les questions laïques, Israël aurait depuis longtemps résolu le chantage du camp ultra-orthodoxe et fait sa révolution laïque.

 

Reproduction autorisée avec les mentions suivantes et le lien vers cet article : 

© Misha Uzan pour http://ripostelaique.com et mishauzan.com

 

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Nouvel Obs 17/10/2011 22:17




C’est passé (presque) inaperçu la semaine dernière : l’écrivain israélien Yoram Kaniuk a obtenu de figurer « sans religion » dans les registres administratifs. L’événement est pourtant d’une
portée considérable, dans un pays où la séparation du culte et de l’Etat est plus facile à réclamer qu’à instituer.







 


Yoram Kaniuk est né en 1930 à Tel-Aviv. Journaliste, peintre et critique de théâtre, il est principalement connu pour son oeuvre romanesque, qui compte "Adam ressuscité" (Stock,
2008), "Confessions d’un bon Arabe" (1994) ou "le Dernier juif" (Fayard, 2010). Son prochain roman, "A la vie, à la mort", paraîtra chez Fayard le 19 octobre. (DR)


 


 


 


Yoram Kaniuk, 81 ans, est un vieil emmerdeur. En 2010, cet écrivain résidant à Tel-Aviv faisait parvenir un courrier au Ministère de l’Intérieur. Il demandait à ne plus figurer
sur les registres d’état civil comme citoyen de religion juive, et réclamait le qualificatif de « sans religion ».


L’administration lui opposa une fin de non-recevoir : la loi israélienne réclame, pour tout changement d’appartenance religieuse, la production d’un document établissant façon
officielle la conversion à une autre religion. Il n’est pas encore possible de se convertir à l’absence de religion : Yoram Kaniuk dut faire appel. « J’ai 81 ans, je suis en mauvaise santé et
j’apprécierais qu’une décision soit prise rapidement, expliqua-t-il au tribunal. Cette requête est très importante pour moi. »


Le jugement fut rendu le 2 octobre et l’écrivain obtint gain de cause. Une première. Depuis, tout ce qu’Israël compte comme bouffeur de rabbins crie victoire. A l’initiative du
poète Oded Carmeli, deux cent personnes se sont rassemblées dimanche sur le toit d’un immeuble désaffecté du boulevard Rothschild à Tel-Aviv et ont signé des requêtes similaires à celle de
Yoram Kaniuk, espérant que la décision du tribunal fera jurisprudence.


L’avocat de Kaniuk était présent, rédigeant à la file ces demandes de désaffiliation identitaire. « Ce ne sont pas des jeunes gens qui agissent sur un coup de tête,
indiquait-il à Reuters, mais des personnes plus âgées qui y ont réfléchi, après des années passées à se sentir étouffées par l’establishment religieux. »


Irit Rozenblum, directrice d’une association qui milite pour la généralisation du mariage civil, encore peu répandu, estime que « cette décision montre à quel point le monopole
des Orthodoxes sur les services religieux et le recensement de la population est ridicule en Israël. » Elle ajoute que « le tribunal a fait un pas de géant vers la séparation de l’église et de
l’Etat. »


Le « précédent Kaniuk » ouvre indéniablement une brèche dans la philosophie constitutionnelle israélienne. Cette affaire est vécue comme un séisme symbolique, dans un pays où
les rapports entre la citoyenneté, la religion et l’identité sont régis par un entrelacs d’impératifs contradictoires que les observateurs étrangers peinent parfois à comprendre. Est-on d’abord
juif ou Israélien, sachant que la nationalité se fonde en droit sur la loi du Retour, ouvertes aux seules personnes d’ascendance juive ? Israël peut-il laïciser sa législation sans perdre sa
spécificité d’Etat juif ? Sur quel autre fondement l’identité israélienne peut-elle se baser, vu le morcellement communautaire du pays ?


L’affaire est d’autant plus sérieuse que Kaniuk n’est pas n’importe qui. Sa famille s’est installée en Palestine en 1909, l’année de la fondation de Tel-Aviv. En 1947, âgé de
17 ans, il s’engage dans la Palmach, le corps d’élite de la Haganah. Il est un vétéran de la guerre d’indépendance. Il a publié 17 romans traduits dans 25 langues. On l’étudie à Cambridge.


La droite religieuse hésite à réagir. Le député ultra-orthodoxe Yisrael Eichler prend le parti d’ironiser, et déclare : « En ce qui me concerne, il peut s’enregistrer comme
singe ou comme extra-terrestre, je m’en fous. » L’éditorialiste Anshel Pfeffer, dans « Ha’aretz », porte le coup le plus dur : « Kaniuk et ses supporters admettent leur défaite : ils nous
démontrent qu’après 63 ans d’indépendance israélienne et 114 ans de sionisme, le parti des laïcs a abandonné tout espoir de présenter sa propre interprétation du judaïsme moderne. »


Le prochain livre de Yoram Kaniuk, « A la vie, à la mort », paraîtra en France le 19 octobre prochain. L’histoire : le double romanesque de l’auteur, après qu’une opération
chirurgicale l’a plongé dans le coma, convoque les personnages de ses précédents romans - l’occasion de porter un regard acerbe sur ce que devient la société israélienne.


En mars dernier, Yoram Kaniuk accordait une interview à « Ha’aretz », dans laquelle il amalgamait le génie du judaïsme à l’esprit des vétérans de la Haganah. Quelque part entre
la mauvaise humeur de l’ancien combattant et la parole libérée du vieillard, il affirmait : « Il y a quelque chose dans le judaïsme qui dépasse la religion, et la religion reflétait un fond
culturel qui est absent aujourd’hui. Le judaïsme est devenu raciste et rabbinique. (…) Il n’y a pas de nation juive ici, pas de peuple juif, juste une religion qui moisit. Quand je pense aux
juifs qui formaient un peuple résistant, diaboliquement malin et prudent ! » Il reste à voir si les « sans religion » sauront prendre le relais.


David Cavigliol - Nouvel Obs




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