Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 mai 2008 5 09 /05 /mai /2008 00:36


Par Misha Uzan

Publié dans le Journal Le Lien, n°287, le 7 mai 2008

 

 

 

François Furet, Annie Kriegel, Stéphane Courtois, Claude Lefort, Alain Besançon, Jean-François Revel, philosophes, sociologues, historiens, écrivains, etc … la liste est longue d’anciens marxistes ou marxisants qui au fil des ans et des crises ont progressivement abandonné leur foi communiste pour l’idée libérale, de gauche souvent, mais aussi de droite. Certains même, communistes et « encartés » au P.C.F. en début de carrière, rejoignaient ensuite le rang des anticommunistes. Le rapport Khroutchev de février 1956, l’invasion de la Hongrie par l’armée soviétique en novembre de la même année, le Printemps de Prague, L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne en 1973 et les nombreux manquements aux droits de l’homme provenant du bloc communiste, furent autant d’événements qui ébranlèrent leur croyance originelle. Dans les milieux scientifiques, en sciences sociales et humaines, à l’université et dans les instituts de recherche, l’attraction exercée par Castro à Cuba, par les mouvements de jeunesse en 1968 dans le monde ou par la Chine maoïste à ses débuts, ainsi que la persistance de l’existence de  marxistes et de néo-marxistes, n’empêchaient cependant pas un renouvellement du débat intellectuel et un certain déclin dans l’adhésion à l’idéologie marxiste. En historiographie par exemple, le renouveau de l’histoire politique marqué par la thèse de René Rémond sur Les droites en France[1], puis l’élan donné à l’histoire culturelle depuis les années 70-80, étaient autant de signes du recul du primat de l’économie. Clé explicative et universelle pour les marxistes et néo-marxistes, le facteur économique se voyait disputer la première place par d’autres indices d’interprétations des faits et du monde, les facteurs sociaux, politiques et culturels prenant leur autonomie.

 

Ce passage d’un tout économique — seul facteur déterminant, le social, le culturel et le politique, tous soumis à la réalité marxienne des facteurs de production — à une complexité grandissante et relativiste incluant d’autres facteurs explicatifs, fut en soi une révolution dans le domaine scientifique (même si nombre de conceptions et théories restent quand même teintées du préjugé que l’économie, sous-jacente, régit le comportement, les pensées ou les représentations humaines). Sur le plan strictement politique, la chute du mur de Berlin et le démantèlement de l’U.R.S.S., les révolutions libérales dans le monde et en Europe de l’est, le déclin des partis communistes et en particulier du parti communiste français — premier parti de France après la guerre — ainsi que les politiques plus libérales menées un peu partout depuis Thatcher et Reagan, laissent penser à une évolution similaire : une révolution libérale, comme on a coutume de dire, rompant avec un esprit marxiste, socialisant et étatique.

 

Cette rupture idéologique — qui précède de loin celle annoncée par Sarkozy — et diffère quelque peu d’un pays à un autre, présente paradoxalement une continuité dont il faut se méfier. L’idée qu’une politique économique dite libérale, au sens large, est plus à même qu’une économie dirigiste d’apporter aux peuples du monde l’enrichissement, le confort et le bien-être auxquels ceux-ci aspirent légitimement est une chose, mais les politiciens libéraux feraient bien, à l’instar des historiens libéraux, de ne pas se convaincre que l’embellie économique puisse être le sésame résolutif à tout conflit, et de  ne pas faire de l’économie la seule clé explicative des faits, quelle que soit la nature de ces derniers. De la même façon que les marxistes, qui avaient fait du déterminisme économique sensé maintenir le prolétariat sous le joug du patronat jusqu’à la révolution communiste, la machine à penser les relations sociales, les diplomates et politiciens néo-libéraux veulent croire opiniâtrement en la super puissance de l’Economie Libérale, ressort magique, permettant de résoudre les conflits, tous les conflits, et d’apaiser rancoeurs et haines décennales, voire  centenaires ou  millénaires. C’est  la dérive à laquelle on assiste en ce qui concerne le conflit israélo-arabe.

 

Bernard-Kouchner.jpgBernard Kouchner illustre à merveille cette tendance. Comme beaucoup de ses collègues occidentaux du reste, européens, américains, et même israéliens, il partage le sentiment que seul le développement économique de Gaza, de la rive occidentale du Jourdain et des villages arabes — accompagné de dons irresponsables et inédits de territoires — mènera à la paix entre Israël, ses voisins et le monde arabe en général ; persuadé(s) qu’il est (sont) que les intérêts et le développement économiques apportés aujourd’hui par l’économie libérale mondiale, seront plus forts que les oppositions culturelles, religieuses et identitaires.

 

Engagé au P.C.F. au début des années 60, puis au P.S. et au P.R.G. avant de rejoindre le Parti socialiste, B. Kouchner est aussi un de ces anciens militants trotskistes dont les relations tissées avec l’O.L.P. n’ont pas été sans effet sur la reconnaissance internationale d’un mouvement national arabe palestiniste[2]. Considéré en France aujourd’hui comme atlantiste et plus pro-israélien que la moyenne, il ne fait pas évoluer pour autant la longue tradition du Quai d’Orsay de remontrances à Israël lors de  la moindre tentative de défense militaire de sa part, en condamnations toujours très nuancées des activités terroristes de l’autre camp.

 

En somme, dans le parfait prolongement des marxistes pour lesquels l’histoire était liée essentiellement à l’évolution des modes de production et de l’économie, ces néo-libéraux défendent-ils une vision essentiellement économique de l’avenir. A les lire et les écouter, le développement économique du Proche-Orient — à coup de milliards versés à perte à Abou Mazen, ses ministres et ses fonctionnaires — effacera les oppositions identitaires, culturelles et religieuses. Véritables labroussiens[3] pour le Moyen-Orient, leur lecture du conflit repose en fait sur les mêmes fondamentaux que celle que les historiens marxistes faisaient de l’histoire, n’expliquant la Révolution française par exemple, que par des raisons économiques. Quid  des Voltaire, Diderot, Rousseau et de la contestation politique de l’Ancien Régime, seules comptaient la libéralisation du commerce des grains de Turgot de 1774, « la guerre des Farines » de 1775 ou les mauvaises récoltes de 1788. De même dans le conflit israélo-arabe, envolée la représentation des Juifs comme dhimmis par les Arabes musulmans, négligée la conception qui veut que soit arabe et musulmane toute terre qui fut un jour occupée par des arabo-musulmans, tragiquement sous estimée la montée en puissance de l’islamisme et son attraction idéologique sur les masses arabes ; seul s’impose le développement économique, qui balaiera tout sur son passage.

 

Marc Bloch disait : « chaque fois que je regarde quelque chose, il convient de dire avec quels yeux je l’ai vu »[4] ; compte tenu de la complexité de l’histoire et des sociétés humaines, il serait bien venu que les politiciens et diplomates libéraux, eux aussi, s’attachent à regarder le conflit israélo-arabe d’un autre œil, ils tiendraient alors un autre discours.  

 


[1] René Rémond, La droite en France de 1815 à nos jours. Continuité et diversité d’une tradition politique, Paris : Aubier, 1954. Ouvrage majeur de la science politique et de l’histoire politique française, il est réédité, complété, renouvelé à de nombreuses reprises et connu généralement sous le nom de Les Droites en France.

[2] Sur ce mot voir David André Belhassen, Gérard Nissim Amzallag, La Haine maintenant ? Sionisme et palestinisme. Les sept pièges du conflit, Paris : Editions de la Différence, 2006. Voir aussi mon propre article Misha Uzan, « Israël et les intellectuels français », in Controverses, revue d’idées, Paris : L’éclat, 16p., février 2008

[3] Allusion ici au modèle d’histoire économique d’Ernest Labrousse, historien marxiste inventeur de l’histoire sérielle et quantitative, principalement connu pour son ouvrage sur la Crise de l'économie française à la fin de l'Ancien Régime et au début de la Révolution, Paris : PUF, 1944

[4] Marc Bloch, L’Etrange défaite : témoignage écrit en 1940, Paris : Le Grand livre du mois, 2000

Partager cet article

Repost 0

commentaires

L'an prochain à Tel Aviv

L'an prochain à Tel Aviv

Mon premier Roman

En vente ici

Format

Recherche

Nuage de tags

L'an prochain à Tel Aviv

Achetez en ligne mon premier roman

Format