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10 janvier 2007 3 10 /01 /janvier /2007 14:59

 

Boutros Boutros–Ghali, Shimon Peres, 60 ans de conflit israélo–arabe. Témoignages pour l'Histoire. Entretiens croisés avec André Versailles, Bruxelles : Editions Complexe, janvier 2006

 

S'il ne fallait lire qu'un seul livre pour comprendre le conflit dit israélo–arabe, je ne vous conseillerais sûrement pas celui–là. Ouvrage de grand public, confrontant deux hautes personnalités établies, un Copte chrétien, issu de la haute bourgeoisie égyptienne : Boutros Boutros–Ghali, ministre des Affaires étrangères sous Anouar El–Sadate et ancien secrétaire général de l'ONU; et un israélien du parti travailliste, ayant assuré nombre de postes en Israël, dont celui de premier ministre à plusieurs reprises : Shimon Peres. Si vous souhaitez parcourir les évènements qui jalonnent ces 60 ans, découvrir quelques anecdotes sur les rencontres internationales et la manière d'être de certains hommes politiques d'envergure (Sadate, Kissinger, Carter, Begin ...), ou le quotidien d'un diplomate, alors sans doute ce livre vous plaira. En revanche, si vous entendez réellement comprendre les enjeux d'un conflit complexe, comprendre vraiment pourquoi des Juifs ont pu et peuvent revendiquer la Judée–Samarie, soit la rive occidentale du Jourdain, (ou simplement le pays d'Israël), comprendre pourquoi les révélations des nouveaux historiens israéliens, derrière Benny Morris, n'ont rien de choquantes, mais sont dans la logique des choses, si vous souhaitez lire une approche profonde du conflit, intellectuellement, philosophiquement, afin de comprendre pourquoi celui-ci dure, et si vous entendez en connaître les racines : alors ne le lisez pas, vous perdrez votre temps!

Si Boutros Boutros–Ghali, finalement, a au moins le mérite d'assumer des positions et des explications à la limite de l'antisionisme, Peres, lui, pêche trop souvent par excès de tiédeur et de minimisation. Dans cette optique, mieux aurait valu des entretiens avec un homme politique israélien de droite qui assume la réalité des choses et qui les explique clairement, prenant une posture plus agressive qu'un Shimon Peres bien trop diplomate, pour ne pas dire timide (même si, n'exagérons pas non plus, il se défend brillamment sur certaines questions essentielles). Mais dans l'ensemble, ce livre ressemble à une discussion télévisée qui durerait plus longtemps, trop d'ailleurs, le livre, un peu long, devenant un peu fatiguant.

S'il nous est impossible ici de reprendre tous les thèmes abordés, si mal abordés, à tel point que je vous conseillerais de lire l'exemplaire que j'ai moi–même annoté sur quasi toutes les pages, essayons toutefois de relever quelques passages qui en valent la peine. C'est surtout chez Boutros–Ghali qu'on les trouve. Il est intéressant, en effet, de relever à quel point ce Copte chrétien, qui ne parle que de « colonisation » européenne et israélienne, est incapable de se plonger dans une histoire plus longue qui l'amènerait bel et bien à parler de « colonisation » arabe. C'est incroyable, en effet, à quel point il peut faire preuve d'une forme de racisme anti–occidental, par moments et sans même s'en rendre compte, en intégrant la dhimmitude des chrétiens en terre dite d'Islam (qu'il ne critique pas une seule fois) au motif qu'il existe de hautes personnalités chrétiennes (comme lui-même) à la tête de certains gouvernements arabes dits modérés, sans même se dire que cette pratique trompeuse et coloniale était aussi celle des européens qui s'appuyaient sur les élites locales. Bien que critiquant souvent l'incompétence des gouvernements arabes successifs dans la gestion de leurs affaires, qui se focalisent à tort selon lui, sur Israël, il répète maintes fois (au grand dam de Malek Chebel qui prétend le contraire) que la « haine anti–israélienne, avec ses nombreux glissements vers l'antisémitisme [comme] phénomène populaire profond n'est pas le résultat d'une propagande d'Etat [...] les gouvernements arabes [essayant au contraire] de brider cette haine anti–israélienne et antiaméricaine [et] bien plus anti–israélienne qu'anti–américaine ». Pourtant, comme ici page 363, Boutros Boutros–Ghali ne paraît pas en être dérangé et continue à défendre le camp arabe à qui il faudrait, selon lui, donner plus. Malgré tous ses efforts, en effet, il ne prend aucune position véritablement critique sur ces faits, qu'il accepte comme tel, n'adoptant aucune posture de responsabilité envers les Arabes. Posture qui consisterait à dire que rien ne sera possible pour eux tant qu'il ne changeront pas de mentalité, et qu'il faudra les combattre tant qu'ils seront ainsi, car cette mentalité de type identitaire fermé, haineuse, voire xénophobe et raciste, est inacceptable. Ce point est effectivement essentiel. On ne peut admettre l'extrémisme d'un camp, au simple motif que c'est ainsi. Dans ce cas, alors, il aurait fallu faire avec la frustration des Allemands des années 30, les laissant accomplir leur projet. D'autant que l'idée de frustration et de responsabilité des autres dans le malheur de populations est, au regard des faits, peu défendable et assez malhnonnête pour les Arabes, comparé à d'autres peuples (Arméniens, Juifs, Indiens...). Et, alors que Boutros–Ghali cherche à pousser la logique côté israélien en la fustigeant, car sans essayer de les comprendre dans une optique comparatiste1, face à un Peres qui les minimise, au lieu d'en expliquer tout simplement le fondement sans aucun complexe; en revanche il ne pousse jamais la logique des choses du côté arabe. Ainsi, il est particulièrement intéressant de l'entendre refuser le terme de « minorités étrangères », page 125, pour les Arabes accueillis en Jordanie après la guerre de 1948 ou celle de 1967, au motif que les Arabes constituent un seul et même peuple, dôté d'une même identité, d'une même origine ethnique, d'une même religion à la base ...etc ... mais sans critiquer alors leur extension. Au fond, Boutros–Ghali par son réalisme, a en réalité les mêmes considérations que la droite sioniste, puis israélienne, Jabotinsky au premier chef. A la différence que ces derniers, une fois les faits établis, y portent une vision critique, nécessaire à toute réflexion, qui consiste à mettre en évidence qu'alors, comme l'a dit Jabotinsky, « les Arabes sont une nation qui a plusieurs Etats, alors que les Juifs sont une nation qui veut un Etat » et un seul, qui plus est, de taille ridicule – même dans sa version la plus grande – comparé à la surface sous domination arabe. Aussi Boutros–Ghali fait donc ici figure d'un piètre penseur; à moins que la simplicité de son propos s'explique par le statut « grand public » du livre, chose qui induit en fait les masses dans l'erreur. Après tout, on ne peut être tout à la fois, il est déjà grand diplomate. Par ailleurs, ce dernier se contredit dans son acceptation d'un seul et unique peuple arabe, dotée d'une identité, mais divisée en d'autres sous–unités, qu'il appelle également « peuple ». La confusion des termes touche là à son comble.
Car en effet, si un individu peut lui–même appartenir à plusieurs peuples, par le fait de l'histoire (la dispersion et les mariages mixtes surtout) comment un seul et même peuple peut -il en même temps être pluriel ?
Si on choisit de l'admettre en tout cas, alors faut–il le faire pour tous, et non seulement pour les Arabes. Il s'agit là d'un privilège intellectuellement injustifié. S'il existe bien des Jordaniens, des Irakiens, des Egyptiens, par la nationalité, par le découpage, souvent arbitraire d'Etats – et avant cela de royaumes ou principautés – le terme de peuple, dans le cas où l'on parle d'un seul peuple arabe, perd tout son poids
2. La sémantique prend donc toute son importance.

Pour résoudre cette complexité, nous observons alors que le droit utilisé par l'Etat d'Israël, distinguant l'appartenance à une nation – juive, arabe, ou druze – de l'appartenance à une nationalité – israélienne, libanaise, jordanienne ... - révèle toute son utilité (même si le cas des enfants mixtes, rend son application difficile3). A ce titre, il est également scandaleux que l'ancien secrétaire général des Nations–Unies qualifie de « minorités arabes » des peuples à part entière tels que les Druzes, voire les Coptes – auquel il appartient. . On se rend compte alors à quel point l'homme a intégré une domination arabe qu'il considère naturelle, niant l'identité tout à fait différente, tant ethnique, religieuse, culturelle, voire linguistique ... d'autres peuples, au motif que les Arabes les ont soumis depuis de nombreux siècles (C'est à se demander si son discours n'est pas à moitié guidé par la peur de menaces dans son pays, allons savoir). Cette représentation s'opère encore dans sa qualification de « terre arabe », soit pour les Arabes, toutes celles qu'il ont dominé un jour (c'est–à–dire Andalousie compris, mais également toute l'Espagne et le sud de la France, même s'il ne dit rien sur ces deux dernières régions). On ne sait, à vrai dire, souvent, s'il expose simplement la supposée mentalité arabe, ou s'il l'approuve et la défend : une chose est sûre, il ne s'offusque nullement contre ces considérations expansionnistes, dominatrices, impérialistes, voire racistes, alors qu'il caricature souvent le camp adverse.


Si donc, il fallait lire ce livre, ce serait plus pour découvrir les abberrations qui y sont dites.


1 Tel est le cas concernant l'expulsion d'Arabes pendnt la guerre d'indépendance qu'on ne peut comprendre que dans une optique comparatiste. Il est en effet tout simplement injuste sur le plan égalitaire que les pays arabes expulsent et massacrent les Juifs d'Hebron ou d'autres implantations situées à l'est du Jourdain, sans que mot ne soit dit, mais que les Juifs de leur côté ne puissent expulser les Arabes implantés au milieu des installations juives. Boutros – Ghali en effet, dénonce le massacre de Deir Yassine par des hommes de l'Irgoun et du Lehi, sans dire mot de tous les massacres arabes (au pluriel), non seulement pendant la guerre mais aussi avant celle - ci. Il dénonce par ailleurs sans aucune réflexion l'expulsion d'Arabes mais sans dire mot des expulsions et des massacres contre les Juifs. Or rappelons que toute guerre de libération nécessite le départ de ceux contre qui on estime se libérer. Si les Arabes du Proche – Orient ont expulsé les Juifs, si les Arabes d'Algérie ont expulsé les Pieds – noirs (et on pourrait multiplier les exemples avec nombre de populations), pourquoi les Juifs ne pourraient – ils pas expulser ceux qui sont, pour eux, leurs « colonisateurs hostiles » : les Arabes ? Voir sur ce point notre article Parce que le nationalisme n'est pas là où on le croit ! Boutros – Ghali va jusqu'à qualifier de « nettoyage ethnique » l'expulsion d'Arabes sans se rendre compte qu'alors tout mouvement de décolonisation constitue un « nettoyage ethnique ». C'est cette réalité et cette dureté machiavélienne et réaliste que Shimon Peres tait,au lieu de l'expliquer crument au lecteur. Que ce soit pour des raisons politiques ou par conviction, l'ouvrage montre là ses limites.


2Il faut en effet distinguer le cas, où par un hasard de l'histoire, immigration, changement de pays ... un individu pourra revendiquer une double appartenance (ex : Arabe et Français, Juif et Français ...), qui, déjà n'est pas un phénomène sans difficulté ni contestations; et le cas, tout à fait différent, où un individu se dirait Arabe et Jordanien par exemple, alors même que les Jordaniens s'insèrent dans un ensemble plus vaste, celui du peuple arabe, justement. On voit là apparaître une difficulté, due à l'implantation durable des Arabes dans de nombreux pays qu'ils ont envahi, qui ne saurait être traité aussi légèrement que ne le fait Boutros Boutros – Ghali.


3Voir sur ce point Moche Katane, Qui est Juif ? Le jugement de janvier 1970 de la Cour suprême d'Israël, Paris : Editions Colbo, 1990

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Published by MU - dans Lectures
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