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20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 23:42

Bat Ye’Or, L’Europe et le spectre du califat, Paris : Editions Les Provinciales, 2010, www.lesprovinciales.fr

 

La première véritable critique du dernier livre de Bat Ye'Or.

 

Par Misha Uzan.

http://mishauzan.over-blog.com

 

 Bat-Ye-Or.-L-Europe-et-le-spectre-du-Califat.jpg

 

Après le choc d’Eurabia, l’axe euro-arabe (Jean-Cyrille Godefroy, 2006), Bat Ye’or frappe à nouveau un grand coup avec L’Europe et le spectre du Califat. Celle dont le nom d’écriture signifie « fille du Nil » en hébreu, déchue de la nationalité égyptienne en 1955 parce que juive, se consacre à nouveau aux rapports entre l’Europe et les Etats arabo-musulmans et aux pressions islamiques sur l’Union européenne. Plus léger qu’Eurabia, ce petit essai devait ravir ceux qui n’ont pas eu la force d’aller au bout de la lourdeur démonstrative pleine de textes et de protocoles de son précédent livre. Voilà une version plus accessible qui ravira le grand public.

 

Ceci étant Bat Ye’or est une historienne et non pas une philosophe. L’Europe et le spectre du Califat, comme Eurabia, fait une histoire du temps présent. Une histoire que le jargon historiographique qualifierait d’histoire d’en haut, politique protocolaire et institutionnelle. Il ne s’agit donc pas d’une histoire sociale, d’en bas : Bat Ye’or n’aborde pas en particulier les mosquées de rue, l’accroissement des revendications communautaires musulmanes en Europe ou les pressions locales islamiques. Elle se consacre au contraire à l’histoire des pressions de l’OCI, l’Organisation de la Conférence islamique, la deuxième plus grande organisation internationale après l’ONU, forte de 57 Etats musulmans et une autorité (l’OLP), et de près d’un milliard trois cent millions de musulmans, sur l’Union européenne.

 

Mais le livre de Bat Ye’or est entre deux. D’une part elle fait œuvre d’histoire et l’écriture s’en ressent, étayant chaque argument par des déclarations, des décisions, des résolutions ; d’autre part c’est un essai et donc une argumentation plaidant une thèse. Or on balance toujours entre les deux. C’est plus qu’un simple essai historique qui prendrait le parti d’une certaine vision de l’histoire (comme une histoire de l’Europe par Bat Ye’or) mais moins qu’un livre académique universitaire qui se voudrait totalement scientifique et qui pour cela, éviterait toute controverse. Son propos est en outre trop tranché pour ne pas créer de controverse. Car elle va à l’encontre des politiques multilatérales européennes menées depuis les années 70. Par exemple le simple terme de « dhimmitude » pour décrire le statut des dhimmis en terre conquise par l’islam est contesté par ceux qui lui préfèrent le terme de « dhimmité », « dhimmitude » rappelant volontairement l’idée de servitude. En l’espèce toutefois c’est un faux débat, dhimmité est un euphémisme et un terme politiquement correct il faut bien le dire puisque le statut de dhimmi équivaut bel et bien à une soumission des non musulmans aux musulmans et donc à une forme de servitude. Bet Ye’or mentionne à ce propos avec raison au début de l’ouvrage le fait que le mot de « dhimmi » est banni du monde universitaire et qu’on réprimande les étudiants qui l’utilisent. Or on ne voit pas au nom de quoi. Ce simple scandale est représentatif du propos du livre. Bat Ye’or montre en effet à quel point la politique menée par l’OCI à l’intérieur du Dialogue euro-arabe et de l’Alliance des Civilisations créée par Javier Solana en 2005, c’est-à-dire une politique non démocratique — les Etats membres de l’OCI sont presque tous des dictatures féroces —, impérialiste et véritablement colonisatrice trouve un accueil courtois, souvent naïf et parfois même généreux au sein de l’Union européenne. Il convient d’être clair. Bat Ye’or insiste sur le caractère à la fois religieux et politique de l’OCI et sur son but déclarer de faire progresser l’islam où il se trouve. C’est la partie la moins discutable de l’œuvre : la cumulation des ouvrages de l’auteur, de ceux d’autres auteurs d’obédiences politiques très diverses, ainsi que les déclarations, les alliances et les concepts utilisés par l’OCI — une organisation proche des Frères musulmans et de la Ligueislamique mondiale d’obédience wahhabite, organisation ayant émis la Déclarationdu Caire des droits de l’homme en Islam (1990), qui n’a rien à voir avec la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme — ne permet pas d’en douter. L’OCI en outre ne s’en  cache pas : elle a une vision islamique du monde, elle vise à terme l’islamisation du monde, croyant en l’islam comme seule religion et elle s’applique à le réaliser avec les moyens qui sont les siens. Il ne s’agit pas des populations musulmanes, mais il s’agit du but commun et des décisions prises ensemble par tous les Etats qui forment cette organisation. Celle-ci entend pénétrer en Europe et ailleurs, faire pression par les moyens qu’elle estime nécessaire et défendre sa position islamique. On pourrait même ajouter qu’après tout c’est de bonne guerre. Le problème est qu’on ne partage pas nécessairement la vision islamique du monde défendue par l’OCI et qu’on a tout simplement le droit de s’y opposer.

 

Bat-Ye-Or.jpgS’ouvre alors le deuxième propos de l’ouvrage : la réaction de l’Europe. Comme dans Eurabia, Bat Ye’Or souligne le commencement décisif de la percée de l’OCI : le krach pétrolier de 1973 et les pressions qui suivirent. Elle poursuit sa réflexion jusqu’aux événements les plus récents comme l’Union méditerranéenne de Nicolas Sarkozy en 2008 ou les conséquences de la flottille vers Gaza en juin 2010. On souscrit à sa démonstration lorsqu’elle montre que les décisions de l’UE reprennent parfois mot pour mot celles de l’OCI ou que l’Union européenne se couche devant les pressions d’une Organisation qui utilise les populations musulmanes d’Europe dans son combat, les ressources énergétiques de ses pays membres et le poids financier de certains de ceux-ci qui comptent parmi les pays les plus riches de la planète. On souscrit aussi lorsqu’elle souligne le fait que les accords passés entre l’UE et l’OCI sont fondés sur des bases tronquées, pour ne pas dire hypocrites puisque d’une part les demandes et pressions faites par l’OCI pour l’islam en Europe ne trouvent aucune réciprocité en pays d’islam, et puisque d’autre part les concepts utilisés en Europe et en Islam relèvent de significations totalement différentes et souvent opposées comme leurs textes fondateurs le prouvent. Se crée donc un malentendu que Bat Ye’Or dénonce et dont on a du mal à imaginer qu’il soit ignoré par les dirigeants de l’UE. Confirmées par les déclarations de certains hommes ou anciens acteurs politiques, certaines actions sont franchement choquantes et on a même du mal à y croire tellement elles le sont. Ainsi en est-il des accords qu’elle révèle dans Eurabia et qui consistent pour les Européens à accueillir sur leur sol des revendications de l’OCI qui s’assimilent à de véritables ingérences, et ce depuis les années 70, pour deux raisons principales : les ressources énergétiques — pétrole en premier lieu bien entendu — et la cessation du terrorisme islamique sur leur sol et contre leurs intérêts dans le monde. D’autant que la fin du terrorisme sur le sol européen ne fut jamais totale et toujours soumise aux aléas des divers groupes terroristes et des revirements politiques du moment.

 

En revanche l’ouvrage connaît quelques lacunes. Comme dit plus haut, la qualité d’essai historique et non de réflexion philosophique pose quelques difficultés. Sur quelques points précis les sources de l’auteur sont principalement des articles de journaux et des déclarations d’homme politique. Aussi, bien qu’informations importantes et probables, elles restent partielles, souvent faites d’opinions et ne constituent pas des faits prouvés. A d’autres moments aussi, surtout au début de l’ouvrage, on ne sait plus si les décisions prises par l’Union européenne relèvent du malentendu relevé plus haut et d’une faiblesse politique, cédant à la pression de l’OCI ou, comme on a tendance à le comprendre par moments, si elles relèvent d’un choix délibéré de certains acteurs politiques et hauts fonctionnaires de se soumettre. Auquel cas il existe une petite tendance à dériver vers une théorie du complot même si le mot n’est jamais écrit et que cette impression se ressent principalement dans les premières pages sous les coups du terrorisme des années 70 et d’hommes politiques européens au passé nazi. On a également du mal à croire à une totale unité européenne entre les années 70 et aujourd’hui. On décèle bien quelques tendances générales qui n’ont pas changé mais on a parfois l’impression que le propos est trop direct, pas assez nuancé, du moins qu’il tarde à le faire puisque c’est moins vrai plus loin dans l’ouvrage. Enfin, travaux d’une historienne, ceux de Bat Ye’Or auraient néanmoins besoin d’être complétés par des travaux faits en philosophe pour expliquer des points de vue sur lesquels elle ne s’attarde pas. Par exemple l’auteur indique la volonté de l’OCI de faire condamner l’islamophobie dans l’Union européenne au même titre que l’antisémitisme. Mais elle ne s’attarde pas en philosophe à nous montrer pourquoi c’est une absurdité, l’islamophobie étant une critique de l’islam comme idéologie tandis que l’antisémitisme est un phénomène historique et sociologique de haine raciale porté contre les Juifs en tant que peuple.

 

Reste toutefois quelques apports indéniables à l’ouvrage : la démonstration de la politique suicidaire européenne en matière de préservation de son identité comme on l’a dit, la critique du multilatéralisme en politique internationale contournant les procédures démocratiques nationales au profit des pressions de dictatures plus nombreuses, la critique du multiculturalisme à outrance dans sa négation d’une identité nationale ou civilisatrice (qui place souvent l’Europe sans réponse adéquate face aux revendications communautaires citoyennes, de l’intérieur) et enfin l’insistance sur les conceptions islamiques en matière de dhimmis, de conquête, de retour islamique sur des territoires considérés comme musulmans par essence, etc.

 

Il resterait beaucoup d’autres points à étudier dans le détail. Le défaut de l’ouvrage en soi est qu’il aborde un phénomène trop gros et trop complexe pour pouvoir en expliquer tous les ressorts, d’où nos critiques et nos réserves, mais il a l’avantage de dénoncer l’absence de réciprocité au niveau international, les pressions scandaleuses de dictatures religieuses et la faiblesse des démocraties européennes et surtout de prévenir de dangers annoncés, pensés et opérés par certains groupes et certaines organisations dont on peut penser qu’ils sont peu recommandables ou peu respectueux des droits de l’homme, de la démocratie, et des minorités.

 

Qu’on aime ou qu’on n'aime pas Bat Ye’Or, qu’on soit un convaincu qui se renforce dans ses idées ou un hostile pour qui son texte est inaudible, il faut la lire, ne serait-ce que pour la connaître vraiment et prendre en compte son discours dans les débats sur l’Europe et l’Islam.

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commentaires

C
<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> Don de missiles de la France au Liban: Israël inquiet<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> 20/12/10<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> - - Thème: France Proche Orient<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br />   <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> Israël s'inquiète de la fourniture de missiles anti-chars par la France au Liban, a indiqué aujourd'hui un haut responsable israélien,<br /> soulignant le risque que ces armes se retrouvent entre les mains du puissant mouvement chiite Hezbollah. "Nous avons exprimé notre inquiétude sur le fait que le Hezbollah prend de plus en plus de<br /> pouvoir au sein du gouvernement libanais et sur le fait que des armes destinées à l'armée libanaise puissent faire partie de l'arsenal du Hezbollah", a affirmé ce haut responsable, sous couvert<br /> d'anonymat.<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> La France va offrir au Liban 100 missiles anti-char, avait indiqué vendredi un représentant du gouvernement<br /> libanais, confirmant un projet qui avait soulevé des inquiétudes en Israël et aux Etats-Unis. "Les missiles seront livrés avant la fin février et seront donnés sans aucune contrepartie",<br /> a-t-il ajouté. Interrogé, Matignon a confirmé l'envoi d'une lettre en ce sens par le Premier ministre français François Fillon à son homologue libanais. "Notre coopération militaire avec le<br /> Liban contribue à l’indépendance et la stabilité du pays et est conforme à la résolution 1701 du Conseil de sécurité", a souligné de son côté le ministère français des Affaires étrangères dans un<br /> communiqué.<br /> <br /> <br /> <br />
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L
<br /> <br /> Balèze. Maintenant reste à savoir si on ne crit pas au loup avec ces alliances musulmanes, je viens de lire dans Start Up Nation qu'Israel avait produit en 10 ans plus de 7000 brevets quand les<br /> 22 pays arabes et musulmans de la région en avait produit à peine 500 à eux tous...<br /> <br /> <br /> S'il faut que les démocraties modernes et riches aient peur de 3 imbéciles avec leurs sabres et leurs chameaux où va-t-on?<br /> <br /> <br /> Un peu comme si les US avaient peurs de 10 gras avec des cutters dans un avion... oups! Ben c'est ce qui est arrivé...<br /> <br /> <br /> En attendant ça n'a pas changé la face du monde, juste on attend plus longtemps à l'aéroport...<br /> <br /> <br /> <br />
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M
<br /> Ce que tu dis Luc rejoint mon article "Les terroristes ne font peur à personne". D'une certaine façon nos démocraties modernes, avec leur instrument de mesure, ne voient pas que la menace est<br /> différente, plus lente, plus subtil, et conséquence historique construit par certains plutôt qu'acte délibéré général.<br /> <br /> <br />

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