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30 mars 2008 7 30 /03 /mars /2008 00:30


Par Misha Uzan

Publié dans le journal Le Lien, n°286, le 30 mars 2008

 

 

Pour ses 60 ans (1948-2008) l’Etat d’Israël était l’invité d’honneur de la 28e édition du Salon du livre de Paris. Une occasion parmi d’autres de fêter la renaissance d’un Etat juif au Proche-Orient, tenant d’une culture juive étatique et de la perpétuation d’une littérature hébraïque. L’occasion aussi d’entretenir à Paris ses relations avec la France, jadis son meilleur ami et allié. Mais ce salon fut peut-être à l’image des 60 ans d’Israël. D’un côté un pays jeune, dynamique, proliférant et alignant plusieurs générations d’écrivains s’exprimant dans une langue à la fois ancienne, nouvelle et en plein essor. De l’autre un événement culturel rattrapé, comme toujours lorsqu’il s’agit d’Israël, par la politique, ou plutôt en réalité par une hostilité totale et une pleine mauvaise foi d’un certain nombre d’Etats et de délégations. Des Etats qui fêteront eux, leur 60 ans de boycott d’Israël et par la même occasion leur 60 ans de boycott de la culture. Aussi, fidèles à eux-mêmes, l’Arabie Saoudite et le Yémen, mais aussi le Liban, l’Algérie et même la Tunisie et le Maroc — d’ordinaire un peu moins obtus que les autres — boycottaient le salon ; coupable à leurs yeux d’accueillir et de mettre à l’honneur la littérature israélienne et l’Etat d’Israël, un pays qui pourtant, en matière littéraire — comme dans d’autres domaines d’ailleurs —, n’a strictement rien à leur envier, aussi bien en qualité qu’en quantité. Parmi les pays boycotteurs, l’Iran d’Ahmadinejad marquait lui ses 29 ans de rupture totale avec l’Etat hébreu. Quant à l’Union des Ecrivains d’Egypte, représentée au salon, elle décidait tout de même de publier un communiqué selon lequel « cette mise à l’honneur littéraire est inacceptable ». Dans un entretien accordé au Figaro, le nouvelliste cairote Alaa el-Asfani estimait qu' « inviter un pays coupable de crimes contre l'humanité est en soi un crime très grave" ; point de vue auquel on ne peut qu’adhérer, mais selon lequel c’est la moitié des pays de la planète, et non Israël, qu’il fallait ne pas inviter. L’Egypte elle-même d’ailleurs n’a vraiment pas de quoi se vanter en matière de droits de l’homme, « République arabe d’Egypte » selon sa constitution et dictature militaire depuis Nasser, elle méprise, entre autres, la très vieille communauté copte, discriminée, exploitée, opprimée et maintenue sous silence.

 

sartrePourtant victimes de la censure dans leur propres pays, les intellectuels arabes d’aujourd’hui relayent et prolongent en fait le boycott intellectuel et culturel déjà pratiqué par leurs aînés, et qui, malheureusement, ne s’est pas atténué au cours de ces 40 dernières années. L’histoire récente regorge de boycotts arabes d’Israël, qu’ils soient économiques, politiques ou culturels. Rien n’a changé depuis 1967 lorsque Jean-Paul Sartre, directeur de la si réputée revue Les Temps modernes, ne parvenait pas à faire céder le refus d’intellectuels arabes de discuter avec les intellectuels israéliens. Des auteurs arabes qui boycottaient même les écrits de Razak Abdel Kader, un Algérien coupable à leurs yeux d’être partisan d’une réconciliation judéo-arabe et d’une reconnaissance d’Israël. Publié en juin 1967, le numéro spécial des Temps modernes sur le conflit israélo-arabe, ne fut donc qu’une série de textes séparés, sans dialogue, sans rencontre, sans aucune prise en compte du côté arabe du point de vue de « l’autre ». De l’aveu même de Claude Lanzmann dans sa présentation du numéro, dont il fut le coordinateur, « les auteurs arabes ne se sont exprimés pour la plupart – sauf les Maghrébins – qu’après consultations et défendent une position commune »[1], contrairement aux écrivains  israéliens représentant des sensibilités différentes, nombreuses et divergentes entre elles. Aujourd’hui rien n’a changé, que ce soit sous la  pression de leurs gouvernements ou de leurs propres volontés — sans doute des deux en réalité —, les intellectuels arabes refusent toujours de discuter avec les auteurs israéliens, de les rencontrer, de les lire et d’apprécier leur lecture, ne serait-ce qu’au nom de la littérature. Dans le monde arabe, à l’instar de la religion, le culturel se conjugue au politique ; et par là même, comment sincèrement envisager qu’un Etat, qui boycotte les livres et la littérature de son « ennemi », puisse être prêt à une paix politique avec ce dernier ?

 

Et pourtant comme il y a 60 ans, certains officiels occidentaux ont esquissé du bout des lèvres une condamnation de l’extrémisme arabe. Bernard Kouchner, par exemple, ministre français des Affaires étrangères français, déclarait espérer « qu’ils [les pays boycotteurs] ne condamnent pas, par là même, les chances d’aboutir à la paix. » Ce fut donc, encore une fois et comme depuis 60 ans un discours creux et sans conséquence que celui adressé aux anti-lumières. A ceux qui, au nom de principes fort contestables et contestés, renvoient les écrivains, sans discernement aucun, à leur provenance et à leurs origines. Car on ne peut pas dire que les Amos Oz, Avraham B. Yehoshua, David Grossmann et autres Batya Gur, Zeruya Shalev ou Etgar Keret, soient de fanatiques néosionistes ou d’ardents défenseurs d’une guerre à outrance contre les populations arabes de Gaza, de Judée, de Samarie ou de n’importe quelle partie d’Israël. Bien au contraire, ces auteurs sont-ils à la pointe de l’autocritique et de l’autoflagellation qui plaît tant à l’Europe d’aujourd’hui, surtout lorsqu’il s’agit d’Israël. Amos Oz, qui compte parmi les fondateurs du mouvement La Paix Maintenant, et qu’on ne peut au moins pas accusé d’être un sioniste borné sans aucune considération pour d’autres mouvements ni d’autres populations que la population juive d’Israël, n’a pas tort lorsqu’il déclare à l'Agence France Presse que "ceux qui appellent au boycott ne s'opposent pas à la politique d'Israël mais à son existence même. S'ils disent qu'Israël ne doit pas être au Salon du livre, c'est parce qu'ils pensent tout simplement que ce pays n'aurait jamais dû voir le jour". Et plus encore, en renvoyant à leur origine et à leur nationalité des écrits et des auteurs bien souvent plus pro-arabes que pro-israéliens, les pays du boycott font tout simplement preuve de ce qu’on appelle, dans le langage courant, racisme. D’une certaine façon, ce boycott était comme un nouvel échec pour ceux qui s’acharnent à l’écoute et à la défense d’un Autre qui ne veut définitivement pas d’eux. Peut-être certains en auront-ils assez de tendre une nouvelle fois la joue après tant de gifles ! Mais tel n’est pas encore le cas d’Ilan Pappe, universitaire et historien israélien qui a poussé le ridicule jusqu’à boycotter son propre pays par solidarité avec ses amis arabes. A l’image d’autres Juifs et d’autres Israéliens avant lui, c’est le racisme arabe qu’il approuve par la même. A ce niveau là encore, rien n’a changé depuis tant d’années.

 

Le 14 mai 2008 donc ne marquera pas seulement les 60 ans de l’Etat d’Israël. Le monde arabe  célèbrera lui aussi un tournant, mortifère celui-là, celui du refus, du boycott permanent, de l’extrémisme politique et idéologique, de radicalisation des idées et des hommes, ayant conduit à 60 ans de fermeture à la culture.

 

 

 

Doctorant attaché à l’université de Paris X Nanterre, Misha Uzan est spécialiste du regard des intellectuels français sur Israël ; il vient de publier un article à ce sujet dans la revue Controverses.

 


[1] Claude Lanzmann, « Présentation » in Les Temps Modernes. Le conflit israélo-arabe. Dossier, n°253 bis, juin 1967, 22e année, 991p.

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